• 278 m

    Plonge à nouveau au milieu de débris de verres. Un envol d'oiseaux. Je m'écrase sur les dalles bétonnées d'une superstructure. L'air porté au brûlant ondoie subitement au passage d'un transport. Les moteurs crachent leur agonie en fusion dans l'atmosphère. Je fuis. Plus vite. Mais plus vite !
    Quelque chose s'écroule sous mes pas. Je bondis au dessus d'une cheminée. Je perçois des crépitements orageux. Je ne vois pourtant aucun nuage au-dessus de la couverture de méthane.

    Je fonce entre les débris tranchants d'une poutre. Les plaques de fer riveté gondolent sous mes pas. Un autre grondement. En tournant la tête, je vois un autre transport passer en trombe. Et contre la vitre, je crois, je ne sais pas, je vois une tête. Sale, noircie de crasse et placide. Une main d'enfant contre une vitre. Et puis, la vitesse, tout devient flou.

    Je rentre la tête dans les épaules. Le dos rond, j'allonge mes foulées. Je me concentre sur un point précis : le canal baltique. Il n'y a que là. Que là. Une explosion fait trembler le bâtiment. Des débris pleuvent en cascade autour de moi. Je saute ! Un objet lourd me mord les tibias. Je m'écroule dans la poussière, un rien trop tard, un rien, mais déjà je suis debout. Mon pantalon arraché, une coulée de sang sur ma chaussette noire. La fumée épaisse me cache momentanément le parcours. Je déchire les volutes acres à grandes enjambées, claque les mains sur une rambarde galvanisée et je saute encore.

    Un projecteur me capture un bref instant au vol, je me fais l'effet d'être un insecte. Je fracasse une autre fenêtre, c'est encore un couloir. Des alarmes retentissent. Il y a des trouées dans le métal. Je butte contre une porte. A partir de là j'ai le choix. Tout est exactement comme me l'a dit cette étrange Lucie : la porte, l'escalier et les boucleurs fous qui s'écrasent depuis les hauteurs. J'ai le choix. Je peux l'ouvrir, ou repartir. Et puis je vois la couleur. La couleur de mon sang sur la moquette. Ce n'est pas gris. J'ouvre la porte et je cours.

    Le vent dans les cheveux. Suspendu un bref instant dans le vide au milieu des éclats coupants, je contemple l'horizon. Des obstacles visuels se superposent les uns aux autres mais j'ai le temps d'apercevoir au loin, une présence rassurante. Comme un disque. Comme le soleil. C'est le Canal Baltique.
    Je voudrais l'atteindre mais lorsque je pose pied, un bruit assourdissant déchire le ciel. Dix-sept moteurs portés à la fureur qui plongent à une vitesse vertigineuse vers moi. L'onde de choc me jette en arrière. Fauché par une nuée de copeaux acérés. Je sais, Lucie m'avait prévenu. Une giclée carmine me saute au visage. Vermillon. Ecarlate. Incandescence Flamboyante.
    J'ai encore le temps de tourner la tête et de voir le rouge se répandre sur les dalles inégales.

     

    Canal Baltique

     

     

     

     

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