• Chapitre 12 : Le champ du Signe

    Par une belle journée de printemps,
    un attelage traverse à vive allure ce monde ci
    pour atteindre le monde suivant.


    Comme je ne savais ni trop quoi en faire et encore moins comment m'en débarrasser, j'ai fini par les appeler "mes hommes d'armes". J'aurais sans doute pu leur dire de décamper mais je suis presque sûr qu'ils seraient retournés voir le vieux templier qui (sans doute après avoir frotté ses doigts osseux) se serait empressé de trouver un autre moyen pour me surveiller.
    Car j'en étais persuadé, ces deux gaillards étaient avant tout un moyen de contrôler mes actions. Officiellement ils étaient sous mes ordres…la belle histoire. Ils avaient la dégaine patibulaire de types à ignorer superbement le simple concept de l'allégeance. En fait, je les soupçonnais plutôt d'être le genre d'experts a qui l'on confie la mission de coller une avoinée à un témoin gênant ou à un futur-coupable qui tarde à pondre des aveux convenants. Des hommes de mains et de poings, des longs couteaux, des charcutes-grand-mère, tout ce qu'on veut mais en aucun cas des soldats.
    Voilà les pensées qui m'occupaient pendant qu'on récupérait au bord d'un petit ruisseau rieur à quelques kilomètres du village. Il était bien le seul à faire quelque chose de joyeux d'ailleurs. Pendant que je réfléchissais avec un air méfiant, je dévisageais discrètement mes acolytes.
    Le petit rusé et la grosse brute…un duo éculé. Trempe était résolument renfermé, il n'avait pas aligné trois mots depuis notre rencontre. Peut-être qu'il m'en voulait encore de lui avoir mis une rouste. Soupçon amplifié par sa présente activité : il prenait son pied en passant lentement une pierre à aiguiser sur sa hache. Un son lancinant qui aurait mis les nerfs de n'importe qui en pelote, à moins d'aimer le genre "crissement d'ongles". Je détestais copieusement.
    J'ai détourné les yeux en réprimant une gueulante pour m'intéresser à l'autre larron. La fouine. Il me rendait mon regard avec autant d'expression qu'une tombe. Des petits yeux brillants de malice renfoncés au sein d'une trogne anodine. Un mystère ce type…à commencer par le plus touffu d'entre eux : son nom.

    - Hey, comment tu t'appelles déjà ?
    - L'Artincheur patron, en un seul mot.
    Il avait une façon de me servir du "patron" avec un ton ironique qui sous-entendait qu'il refusait catégoriquement toute forme de hierarchie.
    - Ah oui…hm. Curieux comme nom, ça vient d'où ?
    - De là bas, a-t-il lâché en agitant vaguement la main vers le sud.

    Bon, il voulait jouer les cachottiers, pas de problème. On pouvait être deux. J'ai fait un dernier point sur la situation.
    Primo, mes hommes d'armes étaient efficaces, ils m'avaient sauvé la vie déjà une fois pendant l'escarmouche, un bon point pour eux. Deusio, d'après le templier, l'Artincheur disposait des informations dont j'avais besoin pour venir à bout de la malédiction de Mélanargie. Bon, une autre raison pour le garder. Mais ce n'était pas tout. Tertio, en plus de me coller ces deux truands dans les pattes, le vieux m'avait filé une amulette. Je ne l'avais pas oublié celle là, même s'il avait tout fait pour que j'empoche la babiole sans y prendre garde.
    D'une main, j'ai tiré le petit cordon de cuir au bout duquel pendait un petit médaillon en argent. Rien de sensationnel, même pas de quoi en tirer une pinte de bière. J'ai soupesé le bijou dans le creux de la paume avant d'exprimer mon amusement sous la forme d'une expiration nasale avec un supplément sonore en fond de gorge. Je n'avais pas l'intention de tomber sous la coupe de ce mystérieux sorcier et tout ce qui venait de lui devait être traité avec la méfiance adéquate.
    -Plouf- Problème réglé ! Un fois l'amulette catapultée au fond du cours d'eau, je me suis redressé vivement. L'art…l'artichaut non…l'ar, bref, la fouine me rendait un regard perplexe. Chacun ses petites cachotteries mon gaillard.

    - En avant, on se bouge les hommes !
    - Où on va 'tron ?
    - Vers le nord.
    - Mais…c'est impossible par là. On ne peut pas traverser la forêt.
    - Mais si, mais si, il suffit d'éviter les arbres.
    Je jouais les idiots pour l'irriter un peu, il s'est contenté d'un soupir. Dommage.
    - Il y a des brigands là dedans patron.
    Comme je ne me rappelais déjà plus de son nom, je me suis adressé à son compagnon
    - Trempe, où sont les prétendus "brigands" en ce moment ?
    - Gru ?

    Waho. Un modèle d'éloquence. Je ne faisais pas mieux dans mes pires moments. Pourtant il n'avait pas l'air idiot. Je commençais à croire qu'il m'en voulait franchement. L'autre a enchaîné :

    - Je vois ce que vous voulez dire patron, mais la forêt, c'est leur base de repli. Ils n'auront pas envoyé tout leur monde au combat.
    - Tout leur monde ! Tu ne crois pas si bien dire !
    - Hein ?
    - Ils étaient plutôt nombreux n'est-ce pas ?
    - Oui, mais rien d'insurmontable pour la compagnie Rogue. Une fois qu'ils auront suffisamment mangé de pointes de lance dans le clapoir, ils retourneront lécher leurs plaies là dedans, a-t-il déclaré en pointant la masse touffue qui se profilait à l'horizon
    - Non.
    - Non ?
    - Ils ne retourneront pas dans la forêt même s'ils se font repousser.
    - Ah bon.

    Il avait l'air de douter de mes connaissances militaires. Moi aussi à vrai dire, mais je n'allais pas laisser un avorton me la raconter. D'ailleurs, il était temps de faire une petite mise au point :

    - Dis donc petit homme, qui est le commandant ici ? Qui est le "patron" ?
    - Bon, bon, pas la peine d'exposer votre rang pour appuyer vos arguments…pa-tron.

    Un partout. Enfin il m'a semblé. L'enfoiré. Il avait l'air aussi rosse que moi, voire pire. Pas grave, pour le moment, j'avais les rennes alors il pouvait jouer le canasson si ça lui chantait.

    - Très bien, on bouge alors. Direction plein nord.
    - Question.

    C'était Trempe pour son quatrième mot. Le son de sa voix rauque et caverneuse m'a figé en plein mouvement. Je l'ai regardé un instant avant de hocher la tête pour l'encourager à en formuler un cinquième.

    - Pourquoi le nord ?

    Ah ah. Bonne question en effet. Je n'étais pas sûr d'avoir envie de leur répondre. Le Delta de Sérénité étant divisé en plusieurs baronnies, certains obstacles naturels faisaient office de frontière. La forêt qui s'entrelaçait à l'horizon était suffisamment grande, labyrinthique, indomptée et effrayante (surtout la nuit) pour servir de zone de démarcation. Alors au nord de cet amas de branches et de buissons, on changeait de territoire pour aborder les terres du seigneur Hédrin. Un gros type régulièrement empêtré dans ses guerres avec ses voisins. Il menait son patrimoine d'une main molle ce qui encourageait le crime envers la veuve et l'orphelin (la première devenant souvent prostituée et le second voleur). La réputation de la forêt venait de là. Véritable nid de coupe-jarrets, de sorcières et d'ermites, mites et autres mythes légendaires. Bref, un coin sauvage. J'adorais cette ambiance totalement décousue de foutoir sans nom.
    Et pour alimenter le merdier, en réponse à l'audace des hors-la-loi, les milices locales n'avaient pas tardé à se développer pour pallier la carence d'autorité et défendre les paisibles citoyens.
    L'une d'elle était dirigée par un fou. Un malade atavique (son père était bourreau), adepte des démembrements et de la violence gratuite. Pour diverses raisons assez obscures et surtout lointaines, ce type était mon meilleur ami. Et c'est lui que je voulais contacter avant de me lancer dans la traque de Mélanargie.
    Donc, plutôt que d'expliquer tout ça à mes hommes d'armes, je me suis fendu d'une phrase moins sujette à controverse bien qu'un brin décevante de leur point de vue :

    - Parce que c'est moi qui commande.

    Avant de partir, je me suis penché au dessus du ruisseau pour m'asperger le visage. Au moment où je plongeais les mains dans l'eau claire, il m'a semblé qu'on m'étreignait les poignets. J'ai sursauté lorsqu'une voix bruissante s'est coulée à mon oreille :

    - Sakutei ? Tu m'entends ? C'est moi, Thrace.

    J'ai froncé les sourcils et suis resté les mains dans l'eau. Un peu bête mais surtout alerte.

    - Bon, allez y les gars, je vous rejoins. Je vais pisser.

    Les deux se sont engagés sur la route qui menait à la forêt avec des pieds de plombs. Ils allaient sans doute en profiter pour grogner entre eux.

    - Thrace ? Oui je t'entends. Tu es toujours là ?
    - Sakutei ! Je suis si contente de pouvoir te parler. Il faut que je me dépêche.
    - Quoi ? Pourquoi ?
    - Ne m'interromps pas. Sakutei, je suis en danger. Mélanargie m'a capturé.
    - Comment ! Quand ?
    Maintenant que j'avais presque épuisé tout le stock de questions, j'allais finir par la boucler. L'eau qui me liait les poignets a paru soupirer.
    - Depuis le début. Quand j'ai voulu regagner mon corps, je me suis laissée guider par les sensations. Quand j'ai ouvert les yeux, les vrais, j'étais dans une bouteille. Je suis chez elle Sakutei ! Elle me garde sur une étagère comme un trophée. La salope !
    - Oh.
    - C'est très humiliant pour un liquide et surtout pour une ondine, de ne plus pouvoir aller où bon lui semble. L'eau est faite pour courir, pas pour stagner.
    - Je vois. Que veux-tu de moi ?
    - Sakutei, c'est important. Je ne sais pas ce qu'elle veut de moi, mais je vais croupir dans cette bouteille. Sauve moi ! Tu es le seul avec qui j'ai un lien spirituel…sans doute parce qu'on a partagé le même rêve. Même si ce n'était pas le notre. Tu es le seul que je puisse contacter. Je t'en prie, sauve moi !

    Bastre, c'était du lourd. La fille d'eau enfermée par la fille d'os. J'avais envie de cogner quelqu'un.

    - Thrace, je voudrais bien t'aider…mais je ne sais pas où tu es…
    - Cherche !
    - Oui bah j'avais compris, merci.
    - Fais vite…

    Et comme c'est le cas dans ce genre de situation, le contact s'est rompu au moment où je voulais poser une autre question. Chiasse ! Voilà qui rajoutait un souci sur la pile branlante de mes problèmes. Je redoutais de tout me ramasser sur le coin de la figure sous peu.

    La forêt était ténébreuse, comme il se doit. Alors qu'il était à peine midi, il faisait déjà sombre et frais. Je frissonnais sous ma petite tunique de lin. Mon épaule gauche s'est mise à m'élancer plus vigoureusement, en bon rappel de la blessure éthérée du Quincy. Curieusement, je me suis senti un peu démoralisé sur le moment. J'ai mis ça sur le compte de la fatigue et de cette foutue pièce d'armure qui me pesait sur les os. Accroupi auprès d'un pied d'aubépine, j'ai passé un pouce sous l'épaulière d'acier pour tâter ma douleur. Ca m'a fait grimacer. Comment se faisait-il que j'aie encore mal à cet endroit ? Blessure psychologique ? Il m'est soudainement revenu en mémoire que Thrace m'avait mis en garde à ce sujet. Elle avait parlé de maux de cœur. Hum.
    Un craquement m'a fait sursauter. J'ai tourné les yeux, c'était la fouine qui s'amenait. Je lui ai fait signe de se baisser.

    - 'tron, je serai d'avis qu'on aborde mollo, c'est pas joyeux comme endroit.
    - Commence par chuchoter imbécile, ai-je soufflé.

    Ca l'a un peu vexé mais il s'est contenté d'un petit grommellement. Je me suis redressé pour examiner le terrain. Rien en vue à part un encombrement végétal inextricable. En passant par les zones plus denses, on diminuait d'autant le risque de rencontrer quelqu'un (ou quelque chose), mais ça n'allait pas faciliter notre progression. Il fallait faire un compromis.
    J'ai à nouveau pris la tête du groupe. En tant que cartographe, je faisais confiance à mon sens de l'orientation pour ne pas perdre le nord – c'était le cas de le dire -. Ma botte s'est écrasée dans une flaque boueuse avec un aimable bruit de succion. J'ai écarté une branche de mon visage avant d'avancer dans un champ d'orties qui n'ont pas manqué de trouver un moyen de me chatouiller les genoux à travers mon pantalon. Saletés.
    Dans mon dos, mes deux hommes d'armes faisaient un foin de tous les diables. Je pensais qu'ils seraient à l'image de leur allure : discrets et efficaces, mais la progression en pleine nature n'est pas comparable aux déplacement urbain. Il y a toujours une petite racine noueuse ou un tas de feuilles mortes couvrant un trou pour tromper le pied. A cette allure, on ne risquait pas de passer inaperçus. Les sens en alerte, je guettais le moindre signe. Un filet de sueur est venu me taquiner les tempes. J'ai repris mon souffle lentement.

    Il arrive


    - Quoi ?
    - J'ai rien dit, 'tron.
    - Chut. Et arrête avec tes insinuations où je vais t'en faire manger un de tronc moi…

    Bon qui avait parlé ? La situation était déjà assez perturbante comme ça.

    Il approche


    Encore ! Je me suis mis à papillonner, nerveux. Les deux autres ne mouftaient pas, sans doute conscients que je n'étais pas d'humeur communicative. Une main sur la poignée de mon épée, j'ai fait volte face plusieurs fois, fouillant le décor du regard. Rien, rien, rien.
    Bon sang.
    - Vous entendez rien ? Ils ont tout deux nié de la tête, me regardant avec un drôle d'air.

    Il est passé


    Sensationnel. J'avais le droit à mon lot de sueurs froides juste pour entendre une voix spectrale me chuchoter des étrangetés à l'oreille. J'ai d'abord pensé que ce pouvait être Thrace, mais ça ne collait pas avec son style. Et j'avais l'intime conviction que c'était autre chose. Il me fallait un remontant pour me dénouer les nerfs. J'ai fouillé mes provisions.

    C'est à ce moment là que je suis retombé sur la petite amulette du templier. Encore humide et soigneusement planquée dans un coin de ma besace. Bastre ! C'était quoi ça encore ! J'étais évidement sûr que personne ne l'avait récupérée et mise dans mon paquetage à mon insu. Un sortilège hein… D'accord. J'ai décidé de le mettre à l'épreuve. J'ai solidement attaché l'amulette à une branche souple. Je n'y croyais pas trop mais j'avais d'autres chats à fouetter pour le moment.

    - On continue.

    Quelques pas plus loin, nous sommes tombés sur des traces fraîches. Un cheval était passé par là il y a quelques minutes. Peut-être le lien avec la "voix". Il fallait que j'en aie le cœur net.
    Nous avons suivi la piste aussi discrètement que possible. Autour de nous, la végétation se faisait tantôt plus pressante, tantôt plus praticable. Mais toujours aucun signe de vie ou de campement. J'ai perçu un hennissement pas trop lointain. Le cavalier avançait doucement ! Forcément, avec ce fouillis. En fait, il serait allé plus vite à pied.

    Le maître est là !


    Il y avait une trace d'excitation dans la voix. Que faire ? J'ai opté pour le plus alléchant :

    - Trempe, l'Art(tousse) venez par ici. On va contourner la piste de coté et tenter de devancer ce cavalier. Je veux savoir qui c'est.
    - D'accord.

    Obliquant à travers les broussailles, nous avons aligné une distance raisonnable avant de reprendre la direction présumée du voyageur. Lui aussi prenait plein nord. De temps à autre, je m'interrompais pour capter un son mais plus rien ne me parvenait.
    Nous nous sommes arrêtés un peu plus loin. Je me suis gratté la jambe avant de boire un peu d'eau fraîche. Il faisait moite là dedans. Les jeux d'ombre des feuilles formaient des fresques dentelées sur les rochers environnants.
    Théoriquement, nous devions être devant le cavalier, mais dans cette forêt, tout était faussé. Un moustique m'a piqué, encore un motif de démangeaison. Grmph. A l'instinct, on a marché encore quelques centaines de mètres. Je commençais à me dire que j'avais perdu la piste, et ça aurait été effectivement le cas si la voix ne c'était pas manifestée à nouveau.

    Il est proche !


    Je n'y tenais plus :
    - Où ça ? ai-je soufflé aussi discrètement que possible pour ne pas passer pour un demeuré.
    A droite ! A droite !


    Ah, on pouvait échanger apparemment. Bon, j'ai pivoté à droite et plissé les yeux. Un autre moustique m'a arraché un grognement. J'ai claqué ma nuque avec frustration. A ce moment, j'ai distingué un vague mouvement à travers les feuillages, il était là. D'un geste, j'ai attiré l'attention de mes hommes d'armes et pointé l'index. Puis, portant un doigt à mes lèvres pour intimer le silence, j'ai relevé mon écharpe sur mes traits pour éviter d'autres piqûres. Rajustant la sangle de l'épaulière d'acier, je me suis avancé en tapinois entre les buissons. Lentement, lentement, une main sur la garde de mon épée, l'autre écartant les branchages bas. La sueur rendait mes doigts glissants et l'excitation me laissait tendu comme un arc.
    La silhouette se précisait. Un encapuchonné voûté sur un canasson molasson. Il n'était pas seul, un fier gaillard marchait à ses cotés. Aussi silencieux et gracieux qu'un chat. Un détail m'a glacé jusqu'au cœur de la quintessence de la moelle des os. Cet homme était vêtu de noir avec une ceinture blanche dans un style purement inconnu ici. Il était habillé comme les guerriers du rêve de Javel. Sa main gauche reposait tranquillement sur un long fourreau qui lui battait les mollets. Je me suis passé une langue nerveuse sur des lèvres sèches.

    - Foutrenoir un Dieu de la Mort…

    L'autre a du percevoir mon murmure, il s'est immobilisé d'un bloc, étendant son bras droit à l'horizontal. Le cavalier a tiré les rennes de son cheval. Le guerrier a lancé une sommation dans une langue inconnue. Je m'en serais arraché les tripes ! Comment était-ce possible ?! Pourquoi !

    Maître ! Maître ! Maître !


    Et merde, je devenais fou. Sans réfléchir, je me suis extirpé des broussailles pour m'interposer devant le cheval. Mes sbires se sont joints à moi avec un léger temps de retard. Mauvaise idée…très mauvaise idée.
    Cette forêt était justement réputée pour ses dangers. Et de quoi avions nous l'air avec notre allure menaçante, mon visage dissimulé, le regard mauvais de la fouine, la carrure intimidante de Trempe ? Il fallait être idiot. Un cri d'alarme a retenti, quelque chose qui ressemblait à
    - "Djaverosama !".

    En un éclair, le guerrier a tiré son sabre. Il a bondit au milieu de nous. Le choc m'a fait trébucher au sol. Un grognement suivi d'un tintement clair. Des feuilles écrasées. Je me suis relevé sur un coude, haletant. Trempe était aux prises avec le sabreur. Aucune trace de l'Artichaut. D'un coup sec, le combattant à repoussé la garde du costaud qui s'est retrouvé contraint de reculer maladroitement contre un tronc. Il est parvenu à parer un coup fulgurant avec le manche. Le sabre s'est dégagé pour revenir à la charge. Trempe a grogné quand l'acier a mordu mais il a tenu bon. D'un geste, du coude, il a repoussé son adversaire pour assener une attaque magistrale. L'autre a esquivé d'un bond. Je suis enfin parvenu à dégainer pour me joindre à la mêlée.
    Au moment où j'ai avancé le pied, je me suis fait la réflexion que si on les tuait, je n'aurais jamais les réponses que je cherchais. Merde ! Ca m'a fait l'effet d'une douche froide et salvatrice.
    Trempe s'est fait salement lacérer l'avant bras. J'ai beuglé avec conviction :
    - Stoooop !
    Le guerrier a simplement fait basculer Trempe au sol et s'est rué vers moi.

    - Non ! Attendez !

    D'un geste, j'ai arraché l'écharpe qui me faisait passer pour un assassin. L'attaque du Dieu de la Mort était trop rapide. Mon épée écartée d'un claquement, mon bras effleuré par la pointe de la lame, ma poitrine offerte…

    - Yamero !

    Et la mort s'est immobilisée à un pouce de mon cœur. Ce dernier n'a pas manqué de palpiter pour saluer l'évènement. Je n'étais pas sûr d'avoir compris qu'avait dit le cavalier, mais comme ça me sauvait la mise pour l'instant, j'étais prêt à fondre de gratitude. Son doigt s'est pointé avec autorité vers moi.

    - Toi ! Je te connais non ?
    - Je…j'étais dans le monde des dieux de la mort. Comme cet homme là.
    - … oui. C'est bien toi. L'intrus de mon rêve.

    Et Javel a rabattu sa capuche pour me toiser avec humeur. Difficile de dire s'il l'avait bonne ou mauvaise de me voir à nouveau planté en travers de son regard. Sans me lâcher des yeux, il a ajouté quelque chose à l'intention du guerrier en noir. Ce dernier s'est redressé et a rengainé son sabre sans un bruit. Image parfaite du serviteur dévoué.

    - Javel ! Que fais-tu ici ?
    - Je te retourne la question…étant donné qu'on se retrouve dans un endroit isolé de tout.

    Les deux autres se sont relevés pesamment. Trempe n'avait pas l'air de trop souffrir mais le fouineur était amoché. Et dire que le sabreur n'avait même pas une égratignure ! Ces gars là n'étaient pourtant pas des amateurs.

    - Patron ! Qu'est ce qu'on fait ! Laissez moi…
    - Reste tranquille. On est pas de taille et j'ai à parler.
    - Je…

    Ses doigts le démangeaient. A ce moment, le sabreur s'est tourné vers son maître et lui a demandé quelque chose…dire que je n'ai pas tout compris serait un euphémisme. Méfiant, je me suis reculé d'un pas. Tant pour contrôler l'Artruc que pour m'éloigner du tueur noir. Qu'est ce que j'aurais donné pour avoir quelqu'un de confiance à mes cotés ! Thrace par exemple. Teuh, c'était bien le moment de penser à elle.

    - Javel, je ne cherche pas la bagarre. Je veux juste survivre.

    Ce qui était une sorte de résumé cynique de mon histoire depuis son commencement. Ca l'a fait marrer le salaud.

    - Hé hé hé, encore dans des sales draps ryoka !
    - Arrête de m'appeler comme ça…
    - Vos ordres 'tron ?
    - Toi aussi !!
    - Bon du calme tout le monde. On est en terrain hostile, pas la peine de se faire remarquer.

    Un silence pesant s'est installé suite à la déclaration autoritaire mais surtout surprenante qui émanait … de Trempe. La salve verbale a dû être plus pénible pour lui que l'affrontement car il s'est lourdement assis sur une souche et s'est mis à se masser le crâne du bout des doigts.

    - Hem.
    - Oui bon.
    - Grrr.
    - …

    Javel est finalement descendu de cheval pour venir s'asseoir en tailleur. Son guerrier s'est agenouillé dans un frottement d'étoffe, sabre posé à ses cotés et paumes à plat sur les cuisses. A mon tour, je me suis adossé contre un tronc tout en extirpant un petit flacon de gniole de ma besace. L'Artich' est resté debout, une main pressée contre son flanc poisseux. J'ai avalé une gorgée du liquide brûlant, ça m'a remis les idées en place. Javel était certainement un des derniers types que je m'attendais à trouver ici. N'empêche, j'avais un tas de questions pour lui. Je lui ai lancé la bouteille qu'il a attrapée au vol.

    - Bon. Comme tu le vois, je me suis tiré de ton rêve. Mais j'ai toujours la mort aux trousses.
    - Un conseil : ne t'aventures pas près des champs de blé alors, elle pourrait venir d'en haut.
    - Hein ??
    - Non rien, je rêvasse à des choses étranges.
    - Grumbl, un peu de sérieux s'il te plait.
    - Je suis tout ouï.

    Il avait l'air de s'amuser comme un bambin. Il a fait tourner la gniole, le guerrier a refusé poliment, l'Artincheur s'en est versé sur sa plaie. L'Artincheur ! Voilà c'était ça ! Comme quoi l'alcool est toujours une solution. Je me suis raclé la gorge, le cœur un peu plus léger.

    - Bon, que sais-tu sur Mélanargie ?
    - Qui ça ?

    C'était mal parti.

    - Javel…la jeune fille aux cheveux blancs. Celle qui voulait te piquer ton rêve.
    - Aaah, c'est donc son nom. Merci pour l'info.
    - Grumble, donnant-donnant !
    - Pourquoi pas. Voyons voir. Je suis à peu près convaincu que cette jeune Méla..heu
    - Mélanargie
    - Est une sorcière.

    Je me suis claqué le front.

    - Regarde les indices, elle maîtrise les transes, elle…
    - Mais je le sais tout ça !!
    - Eh ho ! Un peu de calme jeune homme. Je suis pas dans ton esprit hein ! C'est toi qui était dans le mien je te rappelle. Alors boucle là et écoute.

    La gniole est revenue…beaucoup plus légère. Je m'en suis glissé une lampée sous la langue. La sensation soyeuse et irradiante me dénouait les nerfs.

    - J'ai suivi ta progression dans mon rêve. Les choses ont pris une tournure intéressante quand tu t'es battu contre Ishida. Et au passage, tu as remarqué qu'on pouvait cristalliser mon rêve.
    - Oh…oui, les cartes.
    - C'était justement ce que je voulais éviter. (il a soupiré) Tu sais que c'est irréversible ?
    - Hm désolé.
    - Tu mens toujours aussi mal ryoka. Enfin, ce qui est fait est fait. Passe moi donc cette excellente boisson. Merci. Donc, tu t'es amusé à faire tes petites cartes, heureusement pour moi sur une très petite zone. Sais-tu pourquoi Mélanargie voulait s'emparer de mon rêve ?
    - Pour disposer d'un coin tranquille peuplé de tueurs maniaques en robe noire ?
    - Ttt. Pour la puissance bien sûr !
    - Ah.
    Il a pointé son guerrier immobile et impassible du pouce.
    - Tu as déjà jugé des aptitudes de Kageisha.
    Le dénommé s'est fendu d'un froncement de sourcils sans bouger un seul autre muscle. Effrayant de maîtrise.
    - Comment est-il arrivé …
    - C'est exactement le pouvoir des rêveurs. Mais à petite échelle. Je suis capable de cristalliser une partie de mon rêve et de la tirer dans le monde réel. Cela signifie que j'en sacrifie une portion et en plus c'est assez difficile, éreintant et ça fait salement vieillir. Mais ce n'est pas rien comme pouvoir !
    - Et Mélanargie…
    - … voulait tirer toute la substance de mon rêve pour disposer d'un monde entier à son service. Une armée, des ressources, des objets ! Que sais-je ! Et elle ne risquait rien. C'est moi qui aurais encaissé le choc des années. Imagine ce dont elle aurait été capable avec une armée de shinigamis !
    - La vache je comprends.
    - Mais ce n'est pas terminé. Je suis inquiet. Je ne sais pas où elle est passée mais je n'ai pas envie de me faire piéger à nouveau en plein rêve. Alors je t'ai guetté…
    - Guetté ?
    - J'ai besoin de quelqu'un pour la stopper et je crois deviner que c'est également ton but.
    - Mais je p…
    - Félicitations, tu es engagé jeune ryoka !
    - Hey, pourquoi moi ?
    - Parce que j'avais un moyen de te surveiller.
    - Hein ? Tu es en train de me dire que cette rencontre n'est pas un hasard.
    - Parfois je me demande si tu n'es pas aussi idiot que tu en as l'air. Crétin ! Dans une forêt immense…pfff…garde ce genre de coïncidence pour ta grand-mère quand elle te raconte des histoires avant de dormir.

    J'ai ravalé la foule de question qui se pressait sur mes lèvres. Je commençais à être vexé.

    - Tu te souviens du petit fragment d'os que je t'ai confié. Je voulais que tu le mettes sur ton visage. Tu ne l'as pas fait, mais ce n'est pas grave, il s'est quand même lié à ton poignet gauche sans que tu t'en aperçoives. La communication est moins bonne que prévu mais c'est mieux que rien.
    - Que …

    J'ai regardé ma main tremblante. Non rien, évidement.

    - Mais ce truc est resté dans ton rêve quand j'ai regagné mon corps !
    - Tu m'as écouté ? Je suis capable de faire sortir des choses de mon esprit. Je voulais que ce petit bout d'os en fasse partie. Et maintenant je dispose d'un lien avec toi.

    Je me suis relevé d'un bond. J'avais l'impression qu'on m'avait infecté. Je me sentais mal. L'Artincheur me regardais attentivement. Javel a trituré son réseau de rides pour produire un sourire.

    - Cette voix ! C'était toi hein ?
    - Non, a-t-il répondu tranquillement, c'était lui.
    - Lui qui ?!
    - L'os. Il est doté d'un esprit. Assez étrange au demeurant.
    - Où est-il ?!
    - Mais…sur ton poignet.

    Il a claqué des doigts et s'est mis à baragouiner dans cette langue que je ne comprenais pas. Et là j'ai vu… AAAAh ! Tout autour de mon avant bras, une fine pellicule blanche aux extrémités torsadées. Comme un insecte de pierre polie qui se serait fixé sur ma peau pour me sucer le sang, pour me contaminer avec ses poisons, pour me... Frénétiquement, j'ai tenté de le gratter, de l'arracher mais ça m'a juste tiré des larmes de douleur. Ce truc avait l'air d'être enchâssé dans ma chair.

    - Enfoiré ! Enfoiré ! Tu t'es servi de moi !
    - Ne gratte pas.
    - Je vais te tuer !
    - Kageisha
    - Haye Djavero sama.

    En un instant, tout le monde (ou presque) était à nouveau debout et nerveux. Le Dieu de la Mort pointait son arme sur ma gorge, parfaitement droit et immobile. Ce dernier était à son tour menacé par l'Artincheur qui tenait trois petits couteaux de lancer entre ses doigts, écartés en éventail devant son visage. Trempe dardait un regard menaçant sur la scène, ses paluches refermées autour du manche de sa cognée. Il n'y avait que Javel qui semblait rester calme. Tranquillement assis par terre dans la position du pépé méditant.
    L'acier luisait, la transpiration coulait et les hommes haletaient.

    - Sakutei. Assieds toi s'il te plait, nous n'avons pas fini.

    C'était la première fois qu'il m'appelait par mon nom. Et aussi la première fois qu'il adoptait ce ton aimable. J'ai hésité.

    - Patron, est-ce que ça va ?

    Je devais tirer une sale bobine pour que l'Artincheur se mette à s'inquiéter à son tour. Je me sentais tout tremblant. J'avais mal à l'épaule, les nerfs effilochés, les yeux troubles et le cœur en cendre.
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  • Commentaires

    1
    Sakutei Profil de Sakutei
    Mardi 20 Octobre 2009 à 12:00
    Here we are ! Quelques heures de retard sur le programme mais je préfère faire bien plutôt que vite.
    On arrive à la croisée des chemins. Des révélalions, des complications un brin de stress et de tension. Rien de tel pour une balade en forêt réussie.

    Un lot spécial à celui ou celle qui trouvera d'où j'ai tiré la petite citation introductive :)

    Bonne lecture et à bientôt !
    2
    O-Ren-Kimi Profil de O-Ren-Kimi
    Vendredi 23 Octobre 2009 à 11:50
    Waow! Ca c'est du chapitre! AUtant dire que t'as fait trés fort lol.

    Que dire...je suis chamboulée lol, par les retrouvailles des 2 perso que j'aime le plus d'abord: Thrace et Javel.
    Ils prennent vraiment une autre dimension.
    Tout d'abord Thrace: je comprends pas bien comment tout en etant dans une bouteille elle arrive a être dans l'eau et a communiquer avec Sakutei (garce de Melanargie!^^) mais j'ai pas envie de creuser plus parce que j'adore ce passage où elle lui saisit les mains, c'est tellement ..comment dire..entre rêve et romantisme, enfin c'est troublant. Décidement j'adore les Ondines, c'est les plus beau perso de la mythologie.

    Ensuite Javel...je me disais bien qu'il n'était pas là que pour rester dans le rêve et le diriger mais sa sortie dans le monde et ce qu'il apporte avec lui, tous ces mystères, Kageisha, l'os (oué lui aussi je me demandais bien à quoi il pouvait servir lol), ça donne encore plus de questions et d'epaisseur au reste, mais ses talents sont géniaux! Raa il est vraiment excellent ce perso puis c'est bien parce que tu a devoilé un peu des secrets du monde de son rêve.

    Puis j'adore le petit coté humoristique de Sakutei avec l'artincheur lol c'est excellent.
    Effectivement cette croisée des chemins valait le coup d'attendre parce qu'elle emène vers un voyage qui à mon avis a encore bien des surprises a montrer.
    C'est génial, vraiment génial!!!!

    Le seul reproche c'est que quand tu arrêtes un chapitre je me languis trop la suite parce que tu arrêtes toujours au milieu d'un suspens où je bloque ma respiration et j'étais entrain de me dire raaa la garce lool.
    Vraiment sadique ça!!!
    3
    O-Ren-Kimi Profil de O-Ren-Kimi
    Vendredi 23 Octobre 2009 à 11:58
    Ah pi zut j'ai pas trouvé d'où est tirée la citation ^^.....
    4
    Sakutei Profil de Sakutei
    Vendredi 23 Octobre 2009 à 12:18
    Merci Akemi :)
    Comme d'habitude, je suis extatique en lisant tes commentaires ! La suite est postée...tu va m'accuser de sadisme mais il y a un ordre précis à suivre pour que l'histoire reste cohérente. Et la suite de cette suite verra le jour lundi ^^.

    Pour Thrace, elle se sert de son lien psychique avec Sakutei et de son pouvoir naturel sur l'eau. Un lien qu'elle a développé en partageant le rêve de Javel avec lui. Mais je n'en dit pas plus pour le moment, elle est tout aussi surprise que toi de pouvoir communiquer :D

    Pour la citation, c'est assez ardu. Il faut chercher du coté de Masamune Shirow ;)
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