• Chapitre 23 : Chaos Anatomique

    - Passe là dessous.

    Kernal lui désigne une arche en pierre hérissée de pointes pas franchement accueillantes. Le point culminant de la voûte est rehaussé d'une étoile à cinq branches, renversée vers le bas. Il n'y a rien de particulier à ajouter, hormis cette étrange sensation qui en émane. Comme s'il y avait quelque chose tissé en travers de l'ouverture. Une toile invisible aux mailles vigilantes. L'ondine marque une hésitation.

    - Alors, qu'est ce que tu fais petite sœur ? Dépêchons nous !

    Thrace déglutit et s'engage dans le passage avec une pointe d'anxiété rivée aux orteils. Il fait de plus en plus froid et la sensation trouve encore moyen de s'accentuer lorsqu'elle franchit la porte. C'est la première fois qu'elle est confrontée à une température aussi extrême. Elle sent instinctivement qu'il lui sera impossible de recourir à sa forme aquatique sous peine de finir en bloc de glace. Elle a déjà du mal à remuer ses articulations pourtant bien humaines. Difficile de prévoir ce qu'il se passerait si elle choisissait quand même de jouer la carte grêlon, mais le résultat risquerait d'être mortellement dangereux. Thrace préfère encore rayer cette possibilité pour le moment, ce qui la laisse encore plus vulnérable à cet étrange démon rouge aux manière fermes, enrobées de courtoisie, elle même piquetée d'une familiarité déconcertante. Plutôt complexe le gaillard.

    Ce dernier l'entraîne à grandes enjambées dans un dédale de couloirs et d'escaliers aux ombres trompeuses. Régulièrement, des ouvertures crènelées offrent une vue plongeante sur une salle immense.
    Ils descendent toujours et à chaque fois, les fenêtres donnent sur ce hall vertigineux, selon des angles différents. Thrace en déduit que l'enfilade tortueuse est entièrement orchestrée autour de cette pièce centrale qui doit receler une importance particulière. Et comme pour confirmer son intuition, Kernal finit par l'amener devant un passage mugissant qui file droit vers le centre.
    La pierre rendue lisse par les frottements répétés est suffisamment glissante pour mobiliser toute son attention. Et ces foutues bourrasques glaciales n'arrangent rien. L'ondine parvient à déraper une ou deux fois sans culbuter son guide au passage, ce qu'elle note au tableau de ses prouesses acrobatiques. Kernal de son coté n'a pas l'air gêné par la déclinaison. Lorsqu'ils arrivent en bas, elle évite soigneusement d'écarquiller les yeux même si l'envie lui en titille les rétines.
    Tout est si grand, massif et imposant qu'il en devient difficile d'avoir une vision d'ensemble. Les murs drapés de jeux de lumière flamboyante diffusent une impression de chaleur trompeuse. Le vent qui s'engouffre dans tous les recoins et s'écorche sur toutes les arêtes. Souffle discontinu faisant crépiter les torches, trembler les membres claquer les vêtements et les dents. Quand au plafond…oui il doit bien y en avoir un…quelque part en hauteur.
    Même les dalles du sol méritent une attention particulière. Blocs sereins, conscients qu'il faudrait sans doute la force de quatre hommes pour les soulever. Ajustés au plus précis et gravés d'inscriptions ésotériques qui en plus de relever une note esthétique, confèrent à l'ensemble du pavage une résonance magique plutôt inquiétante. Curieusement, les dalles s'arrêtent à quelques mètres des murs. Au delà…plus rien.
    En franchissant la petite passerelle qui relie le passage glissant à la pièce elle même, Thrace constate que l'espace laissé entre le sol et les murs s'ouvre à nouveau sur ce gouffre insondable. Est-ce que le dallage est suspendu dans le vide ou est-ce qu'il s'agit d'un bloc plongeant ses racines au plus profond de la fosse ? Peu importe, l'effet est le même : c'est intensément effrayant. La jeune fille relève les yeux pour ne pas se laisser aspirer par le vide.

    Kernal grimpe quelques marches et s'avance à grands pas sur cette étendue plane aux dimensions ahurissantes. Au centre, il y a une sorte de surélévation, comme un autel ou un présentoir.
    L'écorché vif s'immobilise à quelques dizaines de mètres (ou peut-être est-ce une centaine…les distances sont trompeuses) et pivote face à sa "petite sœur".

    - Regarde, c'est ici que nous gardions le cœur. Le voleur a été très habile, il est parvenu à franchir toutes nos défenses si vite que nous n'avons pas eu le temps de réagir.

    Thrace plisse les yeux pour tenter de détailler l'assemblage au centre. Peine perdue, elle est trop loin. Elle ne répond rien, ne sachant pas trop quoi dire et redoutant le faux pas.

    - Kernal, tu es ici !

    La voix plonge des hauteurs ! L'ondine a juste le temps de lever la tête pour voir le mouvement fugitif d'une paire d'ailes membraneuses. Un second écorché, encore plus difforme que son guide atterrit brutalement à leurs cotés. Il porte quelques cornes supplémentaires ainsi qu'une véritable barbe de patriarche. Bon sang, Kernal lui rend au moins trois bonnes têtes !
    Les deux monstres s'empoignent dans une accolade virile, le son rendu par le choc des muscles à nus est plutôt désagréable à entendre. L'écorché aux ailes lève le bras droit et le replie devant lui. Sa mâchoire se décroche – littéralement – et il pousse un long cri pénétrant qui manque de faucher l'ondine en pleine poitrine. La salve sonore est presque perceptible physiquement.
    En réponse à son appel, des sons grouillants, des chuintements irrités et des claquements impatients montent de tous les cotés. Soudainement très alerte, Thrace pivote plusieurs fois sur elle-même. Il en arrive de toutes part, par les fossés latéraux, par les fenêtres, par les airs ou du fin fond de la pièce…quelques uns émergent même de trappes savamment dissimulées au sein des dalles.
    La plupart présentent la même absence de peau mais certains ressemblent d'avantage aux hommes-bêtes de la surface. Ces derniers sont d'ailleurs les seuls à arborer des capes vertes à l'instar de celle que Thrace s'est récupérée.

    Le patriarche rajuste sa mâchoire sur une série de craquements osseux et reprend la parole d'une voix de stentor :

    - Est-ce tout ce que tu ramènes Kernal ?! Une seule survivante de la surface !
    - Oui mon maître.
    - Pitoyable ! Nous sommes totalement démunis à présent !

    Apparemment, il ne sait parler qu'à grand renfort de points d'exclamation. Sans doute la marque d'un meneur plutôt orageux. D'ailleurs, l'attitude soumise de Kernal en dit déjà assez sur leurs postions respectives.
    Le gros démon se tourne vers une Thrace qui se sent soudain toute petite et la dévisage longuement de son œil unique. Un globe jaunâtre maléfique veiné de rouge qui semble vouloir compenser la cicatrice de son voisin en étant inquisiteur pour deux. L'ondine frémit sous l'examen. Ses mains sont parcourues de tremblements qu'elle peine à maîtriser.
    Il la renifle un moment et se relève de toute sa hauteur avec un sifflement méprisant sur les lèvres.

    - Comment une créature aussi faible a-t-elle pu survivre ?! Je comprends mieux comment un intrus a pu percer nos défenses si tes hommes étaient tous aussi minables !

    Kernal accuse la réprimande sans mot dire mais la pulsation soudaine des muscles de sa poitrine en dit long sur la colère qui enfle en lui. Un autre écorché s'avance pour prendre la parole. Plus chétif, il compense sa carrure par une longueur impressionnante de bras. Avec un frisson glacé qui n'est pas seulement dû à l'atmosphère, Thrace constate qu'il possède quatre articulations à chacun. L'épaule, le poignet…et deux coudes. La même structure se répète au niveau de ses jambes, avec une paire de genoux inversés supplémentaires. Ce qui lui donne plus ou moins l'assiette d'un oiseau décharné.

    - Mon maître, je pense que personne en surface n'a pu survivre quand le cœur a été fauché. C'est déjà un miracle qu'il y ait une rescapée. Peut-être pourra t-elle nous donner des informations sur son apparence.
    - THEU ! Du papotage de vieilles femmes ! Ce n'est pas ainsi que nous renverserons les fils maudits de Dèna !! La force ! Voilà ce qui fera vibrer notre ardeur !
    Il ponctue sa déclaration en faisant violemment claquer son pied musculeux sur la pierre. Ses ailes s'agitent nerveusement comme s'il ne pouvait pas rester en place plus longtemps. L'escogriffe ne se laisse pas démonter par cette manifestation, il agite ses grands bras avec des mouvements dont l'éloquence est plus subtile que pour un être doté d'une simple paire de coudes.
    - Dans ce cas, je suggère de regrouper vos Faucheurs pour partir à l'assaut du palais sans plus attendre.
    - SOMBRE CRETIN ! Tous les Faucheurs sont morts, tu le sais aussi bien que moi !
    - Alors vous devez admettre qu'il nous faut réfléchir.

    Un troisième larron prend la parole. Lui… non. Mieux vaut ne pas décrire l'assemblage de verges et de langues qui s'agitent sur son corps luisant de mucus. De tous les "rouges", il est le seul à être recouvert de cette pellicule luisante et pour le moins répugnante.

    - J'en conviens Maître, il faut attendre. Laissons à cette séduisante jeune fille nous révéler tous ses secrets. Laissons la s'ouvrir à nous pour qu'elle nous fasse goûter à la saveur délicate de la vengeance.
    - Vous n'êtes que des lâches ! Mais soit, parce que je suis sage, j'accepte de temporiser une nouvelle fois ! Rendez moi compte de vos avancée d'ici la fin de jour ! J'ai dit !

    Il agite ses ailes plusieurs fois, créant un véritable maelström qui jette la plupart des créatures à terre et se hisse de force dans les hauteurs en rugissant. Une petite troupe d'êtres grotesques s'envole à tire d'aile à sa suite en piaillant et piaffant comme la bande dégénérée qu'ils sont probablement.
    Protégeant toujours son visage d'un revers de son avant bras, Thrace sursaute lorsqu'une main griffue se tend pour l'aider à se relever. C'est le maigrelet en coudes et en genoux. Lui, son guide cornu, le libidineux aux bites multiples et quelques autres sont les seuls à être restés debout. Kernal desserre les dents pour laisser exploser sa fureur.

    - Le fils de pute ! Je vais le démembrer, je vais le mastiquer, je vais le …
    Il s'interrompt lorsque le maigre déplie son invraisemblable bras droit pour poser sa longue main sur son épaule.
    - Basal devient de plus en plus gros et de plus en plus stupide chaque jour. Il n'a même pas conscience de la menace qui pèse sur nos épaules.
    - Jetuk à raison. Ce n'est qu'une question de temps. Garde patience mon frère, notre heure viendra.
    - Pour le moment, il faut nous intéresser aux conséquences de cette attaque. Qui a pu faire ça ?
    - Je n'en sais rien. Mais elle le sait peut-être, lâche Kernal en faisant un mouvement de menton. Elle n'est pas des nôtres mais le portail l'a laissée passer.
    Immédiatement, tous les yeux ardents de la pièce pivotent vers la tueuse. Le maigre Jetuk reconsidère Thrace avec un renouveau d'intérêt.
    - Qui es-tu donc étrangère qui nous semble si familière ?

    L'ondine rabat maladroitement une de ses mèches noires derrière son oreille. Elle parvient mal à cacher sa nervosité face à cet étalage de muscles et de rancœur mal contenue. Il suffirait d'un mot mal placé pour qu'ils décident de passer leur frustration sur elle. Sa main se porte à son front où elle décèle une petite coupure provoquée par la volée d'éclats de pierre consécutive à l'envol du patriarche.

    - Je…je suis une ondine, effectivement je ne suis pas d'ici…mais je sais qui est le coupable ! Se hâte t-elle d'ajouter.
    - Une ondine.

    Jetuk se retourne face à ses frères comme pour tenir un conciliabule. Aucune parole n'est échangée mais subitement, tous hochent la tête en même temps. Sans doute une communication mentale.

    - Quel est ton nom ?
    - Thrace.
    - Aaah ! Voilà qui est intéressant et qui confirme nos soupçons. Tu es donc une…
    - Ce n'est pas ce que vous croyez !
    - Bon, comme tu voudras. En vérité, ça n'a pas d'importance. Mais je comprends mieux pourquoi tu as pu pénétrer dans notre domaine sans être inquiétée.

    Les grands écorchés s'avancent et l'entourent. Il y en a une dizaine, tous plus intimidants ou repoussants les uns que les autres. Des mains se tendent. Effarée, Thrace n'ose pas bouger lorsqu'on lui retire sa cape verte. Le tissu retombe dans un froissement sur le sol. Elle grelotte dans sa tenue de cuir, exposée au froid, aux regards et à sa propre terreur.

    - Qu'est ce que vous me voulez ? Finit-elle par oser entre deux claquements de dents.
    Kernal se place face à elle avec son regard sévère (mais courtoisement familier)
    - Petite sœur, qu'est ce que toi tu voulais en venant ici ?

    Il a un air calculateur. Thrace ne sait pas ce qu'ils peuvent se raconter dans leurs échanges, mais visiblement ils sont très intéressés. La jeune fille presse son poing fermé contre sa poitrine et ferme les yeux pour regagner un peu de contenance. Compte tenu de ce qu'elle a appris, elle ne prend pas trop de risque à révéler son but :

    - Je veux tuer le Gardien.

    Un long silence s'en suit. Enfin pour elle…il s'agit probablement d'un échange houleux pour les autres. Elle reste immobile, cernée de toutes parts par ses corps difformes. Un rire gras s'élève du baveux dégoulinant de stupre, rapidement réprimandé d'une claque sur le bras par son voisin de droite, un gaillard trapu avec trop de narines. Kernal finit par briser le concile silencieux :

    - Si ce que tu dis est vrai…alors tu n'as aucune chance. Mais on dirait que tu es tombée au bon endroit. Nous sommes disposés à passer un marché avec toi.
    Quelques hochements de tête confirment sa déclaration.
    - Si tu nous révèles ce que tu sais sur le voleur du cœur, nous t'aiderons à atteindre le Gardien pour le tuer.
    Thrace est peut-être née des gouttes, mais pas de la dernière pluie. Elle flaire une entourloupe :
    - Le marché ne me semble pas équilibré. Qu'est ce que vous y gagnez là dedans ?
    - Tu ne me fais pas confiance ? Après tout j'aurais pu te tuer juste après avoir constaté ta différence. Mais non, j'ai préféré te soumettre au test du portail. Et puis, comme tu t'en es tirée sans dommage, t'amener ici parmi mes frères.
    - Le portail était un piège ?
    - Oui.
    - Theu. Et on parle de confiance. Je veux savoir qui vous êtes et pourquoi vous haïssez les thuadènes.

    A l'évocation de ce nom, un des écorchés qui trépigne plus que les autres depuis le début se met à grogner.

    - C'est absurde Kernal ! On perd notre temps avec cette fille. Elle ne connaît rien à notre race. Laissons cette affaire entre nous.
    Jetuk fait un geste de sa longue main
    - Un instant, je pense qu'il faut prendre le temps de lui exposer notre cas.
    Quelques uns grognent, d'autres reniflent mais globalement tout le monde semble respecter sa parole.
    - Jeune fille, Thrace c'est bien ça ? (Elle acquiesce) Toi qui nous prends pour des monstres repoussants, laisse moi t'expliquer qui nous sommes.
    Il écarte ses longs bras pour commencer son exposé et paraît se raviser en détaillant la silhouette élancée et grelottante de son interlocutrice.
    - … Mais peut-être voudrais-tu te réchauffer auparavant ?
    - Jetuk bordel !
    - Silence Gopal. Je vais conduire cette jeune créature dans une alcôve pour un entretien privé. Kernal et Morphal, venez avec nous. Quand aux autres, nous ne pourrons pas tous tenir dans la petite pièce donc je vous demanderai d'attendre que nous revenions.
    Ca n'a pas l'air de leur plaire, mais une fois encore l'autorité naturelle qui émane de ce maigrichon fait force de loi.

    Quelques minutes plus tard, l'ondine se fait introduire dans une pièce nichée sous les dalles. Le sol garni de coussins moelleux est presque frais au lieu d'être glacial et au moins, il n'y a pas de vent là dedans. L'alcôve serait assez grande pour accueillir une trentaine de personnes, mais vu les gabarits en présence, ils sont presque à l'étroit.
    Morphal, le baveur lascif, se vautre dans un coin et entreprend de tirer un certain nombre de bouteilles de leur logement. Kernal referme la trappe derrière eux, il a l'air contrarié par toute cette affaire mais disposé à rétracter ses griffes pour le moment.
    Thrace s'installe en tailleur à l'invitation de Jetuk lorsque celui-ci prend la parole de sa voix suave :

    - Nous serons plus au calme ici pour discuter affaires.

    Ses doigts arachnéens s'enroulent autour du verre que lui tend une des langues de son frère. Une gorgée plus tard, il claque la langue, appréciateur, et fait tourner le liquide ambré dans son gobelet cristallin. Lorsqu'on lui en propose à son tour, Thrace fait un signe négatif de la tête, toujours campée sur sa résolution de ne rien consommer de ce monde...ce qui devient problématique d'ailleurs même si sa fringale s'est étrangement calmée depuis qu'elle a vomi.

    - Que sais-tu de l'histoire des thuadènes Thrace ?
    - Pas grand-chose, avoue t-elle. Je sais qu'ils ont vaincus les Bolgs…puis qu'ils ont été vaincus à leur tour. Maintenant ils vivent ici reclus et distants, dardant leurs regards hautains du haut de leurs tours de papier et jouant avec ceux qui s'égarent dans leurs mains. D'ailleurs, je n'exclue pas que toute cette mascarade démoniaque ne soit pas un tour à leur façon et je tiens à vous prévenir que je suis armée et résolue à me défendre.
    - Comme c'est rafraîchissant ! Tu es charmante mais tu penses sincèrement être capable de nous tuer tous les trois ? Sans parler de nos frères qui attendent dehors…
    - Absolument.

    Elle fronce les sourcils pour accentuer sa résolution mais évidement, personne n'est dupe. Jetuk avise la petite aiguille qu'elle tient dans son poing fermé comme une dague.

    - Je ferait en sorte de ne pas trop de titiller alors si je ne veux pas me faire piquer par ton petit dard…
    - Hu hu…je connais une autre forme de dard que tu pourrais empoigner ma jolie !
    - Morphal…
    - Bon qu'est ce qu'on attend !
    - Oui, oui, au fait, au fait..
    Il dépose son verre sur un guéridon pour avoir les mains libres. Ses manières gracieuses tranchent si fortement sur son apparence que c'en est incongru. Thrace se fait la réflexion qu'elle a sans doute un don pour se fourrer dans les situations les plus improbables.

    - Et bien voilà, il y a plusieurs choses que tu ignores. Avant les thuadènes il y avait une autre race sur cette terre. Un peuple farouche et ombrageux guidé par ses instincts guerriers et une solide connaissance de l'Art.
    Quand les fils de Dèna sont arrivés, les choses ne se sont pas bien passées entre nous. Et malgré notre puissance et notre savoir, ils nous ont vaincus. Salement même. Nous avons battu en retraite pour lécher nos blessures et reconstituer nos forces. Et puis nous avons attendus. Des années, et plus longtemps encore tandis que leurs générations se succédaient, nous veillions. Notre longévité et notre rancœur immortelle affûtaient lentement mais sûrement nos dents. Chaque nuit nous étions visités par des songes de plus en plus virulents. L'espoir de reconquête, le désir de vengeance mûrissaient en nous à chaque minute de notre vie. Et ce pendant des années.

    Il avale une autre gorgée et prend un temps pour la faire rouler sous sa langue. Kernal en profite pour intervenir.

    - A cette époque petite sœur, nous n'étions pas comme ça (il désigne sa propre apparence d'un geste ample). Nous étions beaux, nous étions fins…
    - Oui, des vrais tombeurs. Tu m'aurais connu il y a quelques siècles, tu me serais tombée dans les bras !
    - J'en suis persuadée, rétorque Thrace avec un plissement du nez.
    - N'anticipons pas dans le récit mes frères. Je disais donc que nous avons patienté le temps qu'il a fallu pour qu'ils s'affaiblissent et relâchent leur vigilance. Et là, nous avons frappé ! (Il claque des doigts) Impitoyablement et sans relâche. Nous sommes parvenus à leur infliger des pertes sévères tant ils étaient devenus orgueilleux et mous !
    - Mais ça n'a pas bien tourné si j'en crois ce que je vois ici.
    - Effectivement, ça s'est mal fini. Les thuadènes, ces maudits fils de Dèna nous ont vaincus une seconde fois ! Et cette fois, pas question de se montrer magnanime. Ils ont usé de leurs pouvoirs pour nous emprisonner d'une manière qui, si elle est cruelle, n'en demeure pas moins extrêmement efficace.
    Le Gardien de l'époque s'est moqué de nous et de notre férocité édentée. Il a rassemblé ses conjurateurs pour nous lancer un sortilège qui, il le savait, nous forcerait à rester dans nos geôles pour l'éternité.

    Thrace dresse l'oreille, consciente que le dénouement de l'affaire est proche.

    - Et voilà comment notre malédiction et notre chaîne a pris la forme d'un cœur, un vrai. Et pas n'importe lequel. Pour mieux comprendre, il faut que je te détaille un peu ce qu'il s'est passé au cours de la bataille qui a précipité notre destin.
    Il se rejette en arrière et croise ses longs doigts devant son visage.
    Les choses ont dégénérées lorsque le Gardien et notre roi se sont affrontés. Forts de nos traditions, pas un de nos guerriers de s'est mêlé au duel. C'était le point culminant, le moment de vérité où le jugement des esprits allait prendre le pas sur la valeur des actes.
    Mais visiblement, en face ils n'avaient pas suivi les mêmes coutumes. Le temps que l'on réagisse, il était bien trop tard. Notre seigneur, le meneur de notre race s'était fait écharper par une tripotée de dènaens en furie. Tous alléchés par la récompense promise pour sa tête. Je crois que le Gardien n'a même pas eu besoin d'intervenir. Ce fut un moment terrible.
    Parmi nos élites, les Faucheurs d'âmes excellaient au démembrement. A la vue du carnage perpétré sur notre souverain, ils furent pris d'une rage sans bornes et rompirent la formation. Isolés au cœur de la marée ennemie, malgré leurs terribles coups tournoyants, leurs lames courbes furent brisées une à une.
    Nous restions en retrait, cramponnés sur nos lances avec la sale impression que l'espoir venait de changer de camp. Privée de tête et de bras, notre armée n'était plus qu'un ramassis de troupiers désespérés.
    Nous avons tenu bons cinq fois de suite. Les charges des fils de Dèna se brisaient sur notre résistance opiniâtre mais nous ne pouvions plus prétendre l'emporter.

    Jetuk s'interrompt un instant, comme terrassé par le poids de ce passé. Et dire qu'ils prétendent avoir survécu à plusieurs générations d'elfes déjà réputés immortels ! Ca ferait d'eux de véritables antiquités. Kernal prend le relais :

    - Je me souviens avoir vu la capitaine de la Garde Noire, Mara, tourner bride. Sa monture s'est cabrée et elle a disparu de la scène dans une virevolte d'étoffes, suivie par ses quelques fidèles rescapés. Le maître des Faucheurs baignait quelque part dans son sang. Il ne restait pas un officier pour nous commander. C'était un foutoir abominable où l'on ne reconnaissait plus l'ami de l'ennemi.
    J'étais un merdaillon comme les autres, la peur pendue aux tripes et la volonté de survivre rivée aux nerfs. Mon épée était fendue, mon bouclier m'avait été arraché dans une empoignade et j'avais reçu un éclat de métal dans le front. Là.

    Du doigt, il indique une des cornes qui jaillit de son crâne. Les quatre autres en seraient aussi ?

    - Alors un crétin a eu l'idée lumineuse de sonner la retraite. Pour quoi faire ? Nous étions encerclés. Mais ce simple son a suffit pour débander les dernières poches de résistance. Je soupçonne les thuadènes d'avoir utilisé nos propres cors ramassés sur les cadavres de nos frères pour nous duper. Je me souviens être tombé à genoux sous un coup vicieux. Il y avait du sang partout. De la boue. Ca glissait, ça puait…on mourrait, on tuait.

    C'est au tour de Morphal de s'emparer du crachoir.
    - Et c'est là qu'ils nous l'ont mise bien profond ! Ca nous a giclé en pleine figue sans qu'on s'en rende compte…
    Jetuk le coupe d'autorité.
    - Le Gardien a arraché le cœur de notre roi de ses propres mains. Puis il l'a exposé sous nos regards désespérés. Leurs soldats nous forçaient à garder les yeux ouverts. Et là, alors que nous étions tous à genoux devant lui, il a entonné le rituel. Les quelques désespérés qui se sont débattus ont eu la gorge tranchée sur le vif.
    J'ai senti mon coeur changer de rythme. Soumis, contraint par cette magie perverse à obéir à la voix du Gardien. En cet instant, s'il l'avait voulu, il aurait pu tous nous tuer. Mais les fils de Dèna sont plus retors, une punition bien pire que la mort nous attendait.
    L'invocation s'est infléchie tandis qu'il concentrait son pouvoir sur le cœur de son ennemi encore tiède qu'il tenait au creux de sa paume. Il nous a dévisagés lentement en prononçant l'ultime syllabe qui scellait le pacte de ses lèvres assassines.
    Alors le cœur mort s'est remis à battre ! Un battement sourd qui trouvait son unisson sous chaque poitrine. Nous avons compris que nos propres vies venaient d'être enchaînées à ce bout chair pulsant.
    Il nous a expliqué tout ça d'une voix tranquille qui portait sans doute à plusieurs collines à la ronde. Quand le cœur de notre roi s'arrêterait de battre, les nôtres feraient de même. Et sans le pouvoir du Gardien pour l'alimenter, il s'éteindrait.
    Il marque une légère pose et fait remplir à nouveau son verre. Thrace prend le temps de digérer cette histoire et parvient à sa propre conclusion.
    - Oh…habile. Il vous a contraint à protéger sa vie pour conserver la votre.
    - Oui, mais ce n'est pas tout à fait fini. Le Gardien était un bâtard rusé qui savait qu'il ne pourrait pas compter sur nous pour être loyaux. Il a placé le cœur dans cette citadelle souterraine au sein d'un puits de force. Et puis il nous en a confié la garde en expliquant qu'il suffirait de déplacer l'organe sacré d'un demi-centimètre pour rompre le fragile équilibre qui le maintenait en vie. En gros, il venait de s'assurer qu'aucun de nous n'irait lui chercher des noises, mais encore pire, il avait fait en sorte que nous ne bougions pas d'ici par peur de voir un intrus dérober le cœur.

    Kernal grommelle.

    - Et bien entendu, pour corser l'affaire, il a fait courir un tas de rumeurs sur un prétendu "artefact de pouvoir" caché par des bêtes féroces ! Voilà qui allait approvisionner le sidh en aventuriers pendant des années, à nos frais et pour son plus grand plaisir. Aujourd'hui encore, son successeur s'amuse à attirer des bandes de rapaces dépenaillés vers nous.
    - Quand à nous, enfermés dans ces sous-sols et condamnés à protéger le cœur, nous nous sommes corrompus petit à petit à force d'être exposés à la magie du Gardien.
    - C'est comme ça que vous avez perdu votre peau…
    - Hey non, ça c'est d'origine ! C'est l'inverse qui s'est produit.
    - Et nos membres se sont déformés, certains ont vu des cornes pousser sur leur corps…ou d'autres extensions plus originales, fait-il en désignant Morphal. Notre apparence s'est calquée sur notre caractère.
    - Quelle pitié pour un bel homme comme moi…peuh… Cela dit je suis maintenant capable d'un certain nombre de raffinements qui te laisseraient pantoise ma jolie.
    - Peut-être que le Gardien n'avait pas prévu cet effet secondaire. Peut-être.
    - Ouah. On ne vous a pas fait de cadeaux !
    - N'est ce pas. Et aujourd'hui, quelqu'un est parvenu à voler le cœur. Tu as pu juger par toi-même le résultat.

    Une onde de tristesse passe dans la salle. Les grands démons courbent tous trois la tête, dévastés de fatalisme. La jeune fille ne peut s'empêcher de regarder ces corps chaotiques avec une certaine compassion.

    - Comment avez-vous…
    - Pourquoi ne sommes nous pas morts comme les autres ? Tu as pu le constater, il ne reste pas grand monde. Ceux qui sont ici avaient deux cœurs. Et crois moi, en chacun de nous, en ce moment, il y a un organe mort qui se flétrit et pourrit petit à petit à coté de son jumeau bien vivant.
    - Deux cœurs !
    - Exactement. Par une opération délicate, il est possible de greffer un second cœur à un être vivant. C'est très risqué et les ratés ont été presque aussi nombreux que les réussites mais en cas de succès, le sujet se trouve libéré de la malédiction.

    Kernal se lève souplement et se frappe la poitrine d'un coup bref.

    - Nous sommes des guerriers honorables et nous avons juré de ne pas quitter la forêt tant qu'il resterait un seul de nos frères enchaîné au cœur. Comme auparavant, nous attendions notre heure.
    - Thrace, nous aideras-tu à gagner notre vengeance maintenant ? Après tout, toi aussi tu as de bonnes raisons de détester les thuadènes…
    Le tueuse fait mine d'y réfléchir. En vérité, si le sort de ces étranges créatures l'apitoie un tant soit peu, c'est surtout la perspective de leur assistance qui la motive. Et celle également, bien plus forte, de se tirer vivante de cette cave aux curiosités.
    - Ca n'a rien à voir avec ça. Croyez moi. Néanmoins, je vous aiderai.
    - Très bien, du moment que nous sommes du même bord, les motifs importent peu.
    - Qu'en est-il de cette histoire de voleur ?
    - Oui, il faudra que nous parlions de ça aussi. Mais plus tard. Pour le moment, retournons voir le reste de nos frères. Il est temps de leur faire part de notre conclusion.

    Les quatre émergent à nouveau dans la salle immense. Le vent s'empare immédiatement du corps frêle de la petite ondine.

    - Mais d'où vient ce foutu vent ?!
    - C'est nous qui l'avons créé. Nous aimons le froid et pour nous qui vivons en sous-sol, l'air serait totalement nocif depuis le temps. Kernal et ses troupes étaient chargées d'entretenir les aérations en surface.
    - Ca nous fait un point commun en moins…

    Jetuk s'avance au centre de la pièce. Thrace peut maintenant voir de plus près le piédestal où était installé le cœur. Le présentoir pourtant en pierre massive gît en plusieurs morceaux sur le sol. Fracassé par une force visiblement impressionnante qui a projeté des éclats sur plusieurs mètres.

    - Mes frères, venez ! Venez. Nous sommes parvenus à un accord avec notre … invitée.

    Les écorchés jaillissent à nouveau de leurs cachettes comme des diables de leurs boites et s'assemblent pour écouter. Maintenant, Thrace distingue ceux qui sont restés "purs" de ceux dont le corps s'est recouvert de peau, fourrure, de plumes ou d'écailles. Ceux de la seconde catégorie portent tous ces fameuses capes vertes, sans doute comme marque de reconnaissance envers leurs frères rouges.
    Jetuk écarte les bras, puis les écarte encore plus en mettant en œuvre ses seconds coudes. L'Orateur déformé.

    - Aujourd'hui, moi Jetuk, cinquième seigneur, je proclame ici que la jeune Thrace ici présente sera notre championne contre les fils maudits de Dèna !

    Thrace sursaute. Ce n'est pas ce qui était convenu ! Elle s'apprête à démentir mais sa voix se fait noyer sous les exclamations contrastées qui fusent de part et d'autre. Toutes ne sont pas enthousiastes.

    - Ridicule ! C'est l'excité de tout à l'heure. On ne va pas confier notre destin entre les mains d'une inconnue ! Le Gardien est à moi ! Je veux lui arracher les tripes et les lui faire avaler bouchée par bouchée.
    Le ton monte, d'autres voix se joignent au chœur des protestations.
    - Ouais, remballe ta pucelle Jetuk ! On a pas besoin d'une gamine trouillarde chétive pour apprendre à nous battre.
    - Hey c'est de moi que tu parles enfoiré ?!

    La voix claire et féminine surprend un peu tout le monde et crée un contrepoint de silence. Etrangement, il n'y a pas de femmes parmi ces seigneurs rouges. Thrace échappe à la vigilance de Morphal et Kernal pour s'avancer d'un pas rageur. Les insultes l'ont piqué au vif sans qu'elle ne sache trop pourquoi. Revenu de sa surprise, l'écorché rétorque sur un ton narquois :

    - Exactement petite merdeuse ! On pincerait ton nez qu'il en pisserait encore du lait et tu prétends nous représenter au combat ? Nous sommes des guerriers immortels ! Personne ne peut nous tenir tête indéfiniment !
    - Et c'est un crétin enfermé et asservi qui parle. AH !
    L'ondine avance encore d'un pas. Ce fumier fait bien deux têtes de plus qu'elle. Ca ne l'empêche pas de continuer à le défier du regard.
    - Oui, c'est ça…amène toi petite conne effrontée. Je vais arracher cette morgue de ta figure. Ensuite ce sera le tour de tes vêtements. Et quand j'en aurais terminé avec toi, tu me supplieras à genoux de recommencer.
    - Graal ! Ca suffit.

    Trop tard, Thrace serre déjà les poings. Elle détend son bras à une vitesse fulgurante et projette la petite aiguille droit sur le provocateur. Le dard file se loger entre les cuisses du gaillard, épinglant sa glorieuse virilité contre son abdomen. La blessure inattendue lui arrache un hululement aigu. Il déloge la pointe et presse sa paume contre son entrejambe mortifié. Thrace sourit méchamment et pointe son index vers lui. Puis elle ramène sa main en arrière et fait lentement passer son pouce en travers de sa gorge.

    - Jetuk, siffle t-elle entre ses dents serrées. Ceci est un duel entre lui et moi maintenant. Laissez moi m'occuper de son cas.
    - Ne sois pas ridicule, tu n'as pas une chance…
    Le contestataire du début attrape la balle au rebond.
    - Ah ! Tu prétends qu'elle est notre championne, voyons donc de quoi est capable ta petite protégée.

    Il est bien contraint de s'incliner et finit par s'écarter, visiblement à contrecœur. Au fond d'elle-même, Thrace se demande pourquoi il a été si prompt à lui confier un rôle si emblématique s'il n'a même pas confiance dans ses capacités de combat.

    Déliant ses doigts engourdis par le froid, elle écarte légèrement les pieds tandis que le cercle des écorchés se forme autour d'eux. Son adversaire, complètement nu et d'ores et déjà blessé dans son orgueil de mâle ne perd pas de temps. Il s'élance en rugissant, ses deux bras largement écartés pour ceinturer la jeune fille. Heureusement pour elle, il fait partie de ces individus presque humains qui ne possèdent pas de différence anatomique notable à l'œil nu.
    L'ondine bondit en arrière et se baisse pour éviter le choc. La poigne pataude passe au dessus d'elle. D'un regard, elle capte les muscles qui se mettent en mouvement sous son aisselle et devine son prochain mouvement. Elle repasse d'une roulade sous sa garde et esquive facilement le coup de buttoir qu'il tente d'asséner à sa position précédente.
    Sans s'arrêter de bouger, elle lui file un coup de botte dans les couilles et sautille pour reculer. Son adversaire beugle littéralement de douleur, il comprime son membre décidément malmené et rive son regard larmoyant aux iris résolues de la jeune tueuse. Celle-ci ramène ses cheveux en arrière et rajuste son gant droit d'une saccade.
    L'écorché bondit à nouveau, elle esquive et lui assène un double coup de poing dans le défaut de l'épaule. Il grogne et renvoie un coup du bras qui la force à reculer.
    Thrace éponge la sueur qui commence à perler à son front et se fend d'un commentaire narquois.

    - Tu as mal, ça se voit à tes muscles. Alors, on fait sa petite nature ?

    Piqué au vif, l'écorché réagit avec fureur. Il rate deux fois l'ondine qui elle ne le loupe pas. Une fois à la poitrine et encore dans les parties. Elle s'acharne volontairement sur son point faible pour le faire plier. Un homme que l'on menace à cet endroit ne tarde pas trop à courber l'échine en général.

    - Pauvre lopette, je pourrais te battre sans même recourir à mes pouvoirs !

    Le corps tendu à tout rompre du géant se propulse une nouvelle fois pour briser la fine ossature de son adversaire. Toujours plus leste, elle lui retourne un méchant coup de pied sur la rotule et enchaîne avec une manchette sur le poignet qui lui insensibilise la main pour un temps. Se sentant en veine, Thrace s'appuie des deux paumes sur le bras droit de son adversaire et prend son élan. Sa botte dévie une tentative de riposte de la gauche. Elle referme ses doigts et bondit. Ramenant ses jambes en arrière, elle pivote en l'air et parvient à basculer de l'autre coté de son adversaire, entraînant son bras à sa suite.
    L'écorché crie de plus belle et tente de se retourner. Des postillons voltigent dans son sillage. Un craquement sec retentit dans l'atmosphère glaciale. L'épaule se déboîte, les cartilages sautent et le bras tout entier retombe sur le coté, inutile. Thrace se ramasse accroupie et pivote rapidement pour faire face à son adversaire.
    Ses yeux s'agrandissent soudain de surprise.
    - Oh merde !

    Trop tard, la queue vient la faucher en pleine figure. Elle lâche un cri et se retrouve sur le dos avant d'avoir compris. Il a bien une différence avec les humains…et il était temps de s'en apercevoir. Avec le froid mordant, le coup cinglant est d'autant plus douloureux. Une poigne de fer s'abat sur sa cheville, elle la déloge d'un revers de talon bien ajusté.
    Thrace se redresse sur les coudes et parvient à se relever d'un bond avant que l'autre ne revienne à la charge.

    - Bon tu m'as assez amusé petite pute.

    Ces épithètes qu'elle réserve d'ordinaire à Mélanargie l'atteignent particulièrement. Mais la goutte d'eau qui fait déborder l'ondine c'est de voir l'autre se mettre à bander comme un taureau en rut sous l'excitation du combat.
    Le guerrier goguenard grimace un sourire évocateur. Sa main gauche se met à palper son bras démis. Il serre les dents et sur un craquement, force les os en place. L'ondine voit nettement les muscles se déplacer et se réagencer. L'enfoiré !

    - Tu vois, tu as trop attendu et maintenant je me suis réparé. Alors tu t'amène ou je viens te cherche ?

    C'est critique mais techniquement elle est à peine touchée. L'ondine ravale le sang qui goutte à sa lèvre fendue et se reconcentre. D'une impulsion, elle cavale sur le flanc droit. L'autre anticipe, il se déplace légèrement. C'est ce qu'elle voulait. Thrace plonge à gauche et ramène son bras droit devant elle. Surpris, l'écorché n'a pas le temps de reprendre ses appuis. Thrace parvient à lui claquer deux autres manchettes punitives et achève sa série en lui fracassant la rotule.
    Cette fois, des petits fragments d'os giclent. Il ne lui sera pas aussi facile de se régénérer. Alors qu'elle se dégage, la queue pointue fouette le sol à proximité. Elle sursaute et évite le coup de peu. Mais son mouvement la fait retomber du mauvais coté. Un coup sourd lui ébranle les reins. Elle tombe à terre et reçoit un nouveau coup dans l'estomac. Un cri fuse, l'autre exulte. Elle se protège le visage juste à temps pour éviter son poing. Ses avants bras endoloris, elle roule sur le coté et parvient à se redresser sur une jambe. La queue s'enroule autour de son mollet et tire. Elle bascule et cogne quelque chose d'incroyablement dur. Des étoiles dans les yeux, elle parvient encore à balancer son genou dans les dents de son adversaire. La prise sur sa jambe se relâche, elle tombe à terre. Une ombre la recouvre, elle se rebiffe et donne de la botte. Son adversaire pousse un gémissement. Les doigts gantés de Thrace se referment sur un index. Elle tire, l'os craque. Sa joue gauche s'enflamme soudainement lorsque la queue fouette l'air. Sa tête bascule en arrière et butte contre les dalles glaciales.
    Sa poitrine s'abaisse et se gonfle à un rythme frénétique. Elle se brûle le larynx avec cet air trop froid et trop bruissant. Son cœur lui injecte des doses de sang frais qui dopent son ardeur. Serrant les dents à s'en faire crisser les molaires, Thrace bloque à nouveau le bras de son adversaire et mobilise toute sa force pour lui arracher le triceps. Le morceau de steak pulsant qu'elle finit par emporter s'agite comme un poisson entre ses doigts. Elle le jette et s'attaque à un autre muscle.
    L'autre ne reste pas s'en réagir. Après avoir tenté en vain de la déloger d'un coup de latte, il cherche à la déséquilibrer pour l'écraser sous son poids. Son haleine suffocante se mêle au souffle irrégulier de Thrace. Le visage déformé par l'ardeur du combat, elle tire encore et encore. Ses semelles dérapent sur le sol lisse. L'écorché rugit de douleur. Et d'un coup, l'ondine sent quelque chose lui déchirer le flanc. Elle hurle et se fait plaquer au sol sans ménagement. D'instinct, sa main se plaque sur ses côtes. Même sans regarder, elle sait qu'elle est ouverte. Qu'est ce que…
    Son adversaire recule d'un pas et fait claquer sa queue sur le sol. Alors il la ramène devant lui comme un serpent maléfique. L'extrémité s'ouvre en deux pour révéler l'éclat d'une lame acérée, dissimulée sous le réseau de tendons et de vertèbres caudales.

    - C'est déloyal ! Crache t-elle avec mépris. Je ne suis pas armée.
    - Et alors ?! C'est ce que tu comptais expliquer au Gardien ?! Ah ah !

    Du sang dégoûte sous sa paume. Son souffle s'accélère encore mais Thrace ne s'avouera jamais vaincue. Hargneuse, elle dénude ses dents sur un rictus féroce et passes ses doigts ensanglantés sur son visage, traçant des signes sauvages sur sa peau ruisselante.
    Les yeux du guerrier à queues s'agrandissent de surprise. Les autres écorchés font de même et des exclamations s'élèvent.

    - La marque ! Elle porte le signe !!
    - La ferme ! Je m'en fous. Je vais la finir quand même.

    Désarçonnée par cette réaction inattendue, Thrace ne voit pas le coup venir. Elle se fait ceinturer par les bras puissants et sent sa colonne craquer sous la pression. Pas le choix, il va falloir y recourir. Elle bloque son souffle et laisse une partie de son corps se liquéfier. Comme prévu, vu la température, l'eau gèle presque immédiatement, mordant sauvagement les muscles de son oppresseur.
    Ce dernier couine, plus surpris que blessé, et bondit en arrière, laissant des lambeaux de muscles collés à la glace.
    Pour Thrace, la douleur est insoutenable, comme si on lui arrachait des morceaux entiers de sa chair dénudée pour ensuite saupoudrer les plaies de sel. Elle rapatrie rapidement la glace dans son corps et la force à se réchauffer au contact de son sang.

    - Qu'est ce que c'était que ça ?
    - Je croyais que vous aimiez le froid…

    A son tour de plastronner un peu. Elle bondit et dévie un coup de poing trop hâtif. Prenant appui sur la poitrine de son adversaire, elle se relance en l'air. Son impulsion amplifiée par le mouvement de rejet de l'écorché la porte au dessus de sa tête. Sa main gauche empoigne un avant bras. Son pied droit renvoie la redoutable queue en arrière. Un bras en balancier, elle retombe talon dressé, prêt à s'abattre. Un cri féroce monte de sa gorge. L'autre comprend qu'il n'aura pas le temps de réagir. Il baisse la tête par réflexe…grave erreur.
    Thrace fait rebondir violemment sa botte contre la nuque du guerrier rouge. L'os cède comme une branchette. Les nerfs se sectionnent brutalement et ce corps massif si puissant devient tout mou. Le colosse retombe en avant comme une pierre inerte. Ses dents sautent au contact des lourdes dalles.

    Avachie sur son cadavre, Thrace s'affaire encore à reprendre son souffle lorsque des effusions montent des observateurs regroupés en rang serrés.
    On la relève, on la frictionne, on lui file des claques viriles. Les démons sont unanimement extatiques. Ce qui est plutôt étrange vu qu'elle vient de tuer l'un des leurs.
    Finalement, Jetuk calme la liesse de ses frères pour prendre la parole.

    - La preuve est donc faite. Le jugement est prononcé. Thrace, nous t'honorons maintenant comme l'une des nôtres. Soit notre sœur et notre championne. Ce soir, tu choisiras un compagnon pour ta couche et demain tu porteras le fer dans le cœur de nos ennemis ! Gloire à Thrace !

    Le vivat est reprit par la troupe sans qu'elle ne puisse rien n'y faire. Qu'est ce qu'il leur prend ? Dans sa tête encore bourdonnante du combat, une phrase tourne en rond "La marque ! Elle porte le signe !!". Qu'est ce que…
    Et sans prévenir, elle se met à vomir.
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  • Commentaires

    1
    Sakutei Profil de Sakutei
    Samedi 19 Décembre 2009 à 00:32
    Ce chapitre est une sorte d'hommage à une BD que j'adore : La Licorne. Je me suis inspiré des primordiaux repris d'une manière très originale sur les planches.

    Ils me fournissent le concept que je recherchais pour porter cette race ancienne sur le devant de la scène. Si vous avez lu mon petit exposé sur l'Irlande, vous savez de qui il s'agit ^^.

    Sinon, on ne tardera pas à le savoir dans l'histoire de toute façon :)

    Voilà trois chapitres en une semaine ! Quelle forme xD
    2
    O-Ren-Kimi Profil de O-Ren-Kimi
    Jeudi 7 Janvier 2010 à 01:53
    C'est génial! Il y a 2 chapitre je me demandais ce qu'il voulait bien dire avec cette histoire de double coeur et je me languissais l'explication mais elle est à la hauteur de mes espérances.
    Thrace est vraiment un perso étonnant, plein de ressources je l'adore.
    Tes combats sont toujours aussi space et pinaise que ce monde est grand!!!!

    Bon c'est terminé tes vacances???? Parce que là, à ce stade je crève d'envie de savoir si Javel va trouver l'entrée et si Thrace va pouvoir aller tuer le gardien (et surtout comment elle va s'en sortir s'il faut qu'elle choisisse un "compagnon" pour la nuit parce que franchement ils font pas envie lool).
    3
    Sakutei Profil de Sakutei
    Vendredi 8 Janvier 2010 à 01:29
    Oui le double coeur n'est pas qu'une innovation informatique \o/ Et bientôt le quadruple coeur avec modem intégré (*sbank*)

    Merci pour tes compliments dont je ne me lasse pas xD. C'est toujours aussi encourageant ^^.

    Et donc oui, les vacances au placard, j'avions posté pas plus tard que cette aprem ;)
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