• Chapitre 45 : Maille, ce duc.

    Arrivés au palais rocheux du Gardien, Luk et sa suite ne constatent aucun dégât. Rien qui pourrait témoigner silencieusement d'une éventuelle agression. A nouveau, l'ombrageux capitaine se retourne vers la charmante adepte des rituels :

    - Sélène, tu es sûre ?
    Cette dernière fronce les sourcils, ses traits tirés lui confèrent une austérité qu'elle arbore rarement :
    - Je n'ai pas besoin d'une certitude Marcheur, j'ai entendu la voix du Dagda à travers un écran de fumée. Sa détresse et sa douleur m'ont transpercée au point que j'en ai craché du sang. Si Gord n'avait pas été là… je n'aurais même sans doute pas pu me détacher.

    Bjorn et Gord se trouvent derrière elle, le puissant forgeron pose sa main calleuse sur l'épaule de la frêle thuadène.

    - C'est vrai Marcheur, fais lui confiance.
    Luk se retourne à nouveau vers la bouche obscure et lâche un juron :
    - Dans ce cas il faut faire vite.

    La petite colonne s'enfonce dans les ténèbres. Leurs capes et leurs bottes ne sont bientôt plus que des ombres parmi les ombres. Luk frissonne. Le silence est oppressant. Ce n'est pas naturel, maintenant il le sent. Il y a quelque chose de mort, de terriblement inhabituel et inquiétant. Poussé par l'inquiétude, il presse le pas, entraînant tout le monde au petit trot. Il faut néanmoins scruter les moindres recoins, examiner les angles morts et progresser en catimini. Si quelque chose est parvenu à atteindre le Gardien, alors ce pourrait être une menace à ne pas négliger pour chacun d'entre eux. Un bref instant, le Marcheur des Cieux regrette d'avoir tout ce petit monde sur les talons. Seul, il serait plus leste et mobile. Mais évidemment, il était impossible de les laisser dehors. Autant qu'ils viennent et ne se répandent pas en conjectures.

    Une respiration ? Luk se fige en alerte. Non rien. Cent fois, il croit voir quelque chose, cent fois il se retient de justesse de briser son épée sur un rocher.
    Bon sang ! Il n'est pas fait pour ce genre de tension. Sa passion, il la vit au grand air et dans la clameur âpre du combat. Ce silence minéral, cette voûte aux multiples replis… L'incertitude et le doute fendillent son armure bien plus sûrement que la plus tranchante des lames. L'ironie du sort ne lui saute même pas aux yeux : c'est exactement le même traitement qu'il a fait subir aux humains. Encore une fois, il croit voir quelque chose devant. Il serre la mâchoire à s'en faire grincer les dents. Ce n'est plus très loin, quelques coudes et ils entreront dans le sanctuaire.

    Juste un courant d'air. Ni plus ni moins. Après un stalagmite ventru. Le mouvement furtif, le choc clair sur l'arcade de son casque et ce coup sur l'épaulière. Luk se retourne et récolte une griffure horriblement métallique sur le pectoral. Quelqu'un lâche un cri étouffé. Il y a une bousculade.
    Luk bondit, il dépasse Sélène et se retrouve nez à nez avec un Bjorn hagard.

    - Qu'est ce que c'était ?!
    - Je n'ai rien… vu…
    - MERDE !

    Il claque son poing contre la pierre.

    - Tout le monde va bien ? Lance une voix masculine à la cantonade.

    Luk ne répond rien, il inspecte les contours craquelés de sa cuirasse. Il n'y a qu'un seul type de métal capable de trancher le bronze aussi efficacement : l'acier des humains. Les humains sont donc venus jusqu'ici ! Ils s'en sont pris directement à leur maître ! Le temps presse, le Gardien est peut-être déjà mort.

    - Bjorn, assure toi des autres, je pars en avant !

    ***

    Thrace bondit. Ses bottes touchent à peine le sol. Elle vole de pierre en pierre, plus discrète qu'un soupir, dérangeant à peine les courants d'air. La sortie de la grotte se profile déjà au loin. Clarté grisâtre du jour finissant.

    - Dommage… toute cette obscurité, ça m'arrange.

    L'ondine se love contre un rocher et s'appuie sur les genoux. Ses cheveux libérés retombent devant son visage, elle reprend son souffle et relève la tête, un sourire imbécile sur les lèvres. C'était… jouissif !
    Le temps des épreuves n'est peut-être pas encore terminé, mais ses tribulations dans le royaume des fomoires l'ont endurcie au delà de ce qu'elle pensait.
    Thrace relâche son pouvoir et renvoie Acier et Sataline dans les méandres de son esprit. Ses mèches métalliques réapparaissent, s'agitent comme des serpents et reluisent une unique fois avant de retomber inertes. Elle les lisse pensivement du bout des doigts.
    Jouissif mais raté. Dommage, l'occasion était idéale. Elle aurait dû penser que son épée de glace ne serait pas aussi dure dans cette atmosphère. Il ne fait plus assez froid ici.
    Elle se masse le bras gauche. La glace était trop fragile mais les écaille, en revanche, sont toujours aussi tranchantes. Hélàs, trop petites pour lui permettre de tuer une créature aussi puissante que le Gardien d'un seul coup. C'est pour ça qu'à toutes les méthodes à sa disposition, elle a opté pour un empalement pur et simple. Rien de tel qu'une bonne vieille lame qui passe de part et d'autre du buste pour épingler au passage tout ce qu'il peut y avoir de vital sous une cage thoracique.

    Tout était parfait. Dès que le maître des thuadènes s'est retrouvé isolé, elle s'est coulée dans son ombre et avant même qu'il ne réalise qu'elle était là, son épée était déjà dans son poing. Le bras replié en arrière, les muscles tendus à tout rompre. Le coup porté sans hésitation et la sensation de traverser une membrane brumeuse avant de s'enfoncer dans la chair. Un sang noir et épais l'a éclaboussée, elle a senti une rupture.
    Et la respiration d'après, c'était trop tard. Il fallait se retirer, elle n'avait pas le choix. Rester c'était mourir. Il n'y a rien à regretter… le seul souci, c'est que sa cible n'est toujours pas morte.
    Il lui faudra une meilleure arme. Quelque chose de plus adapté… Poisse, elle en avait une avant mais elle l'a perdue ! Tant pis, il faudra trouver autre chose. Seulement maintenant, aura t-elle une autre chance ?

    Des hypothèses se bousculent déjà. Thrace secoue la tête et laisse s'évaporer toutes ses pensées avec sa forme humaine. Il est temps de reprendre de la distance et de guetter. Dans le difficile et intransigeant métier d'assassine, la première chose que l'on apprend à tuer, c'est le temps. Ses yeux agités de vaguelettes bleutés restent un bref instant en suspens dans la brume avant qu'elle ne se dissolve totalement dans le conflux.

    ***

    Je ne sais pas exactement comment ni quand nous avons franchit la barricade du "campement". Petit mot pour désigner ce qui ressemble d'avantage à mes yeux à une véritable ville de toile et de gros feux. Partout des hommes en armes. De mon point de vue horizontal, je n'ai pas pu détailler grand-chose mais il m'a semblé qu'aucune unité ne se dégage de l'ensemble. C'est une mosaïque d'uniformes chamarrés, de gueules couturées, de barbus, de ténébreux, de jeunes naïfs aux tâches de rousseurs… et de catins. Beaucoup de catins qui circulent par-ci par là dans des froufrous de jupons et de parfums capiteux. Lorsqu'une armée embarque des soigneuses du coeur, si mes maigres connaissances militaires sont exactes, cela signifie une campagne prolongée.

    Je me rappelle avoir entendu l'accueil obséquieux réservé à la tête de notre petit cortège. Et des "Monseigneur" par-ci et des "Votre Grâce" par là. J'en aurais facilement pris la nausée si dans son infinie considération, Sa Blanche Excellence n'avait pas décidé de nous envoyer, Javel, Kageisha et moi dans une tente d'infirmerie. Une tente pour infirmes ouais…
    Et apparemment elle est déjà presque comble. J'espère que le duc n'est pas si optimiste qu'il n'a rien prévu de plus, sinon y'a de la bidoche qui va faisander là dedans.

    Par un inestimable coup du destin, je me trouve entre un amputé et un dysentérique. Le premier puant la charogne et le second… diverses choses plus ou moins organiques. Du coup, quand on m'apporte à manger (mon premier vrai repas depuis trois jours !) je chipote et finis par repousser la gamelle à peine entamée.
    D'un autre coté, je ne me sens pas particulièrement affamé. J'ai l'estomac resserré autour d'une grosse angoisse concernant moi, moi et, puisqu'elle fait maintenant partie de mon cher ego, Elutrine bien entendu.

    La puanteur et la chaleur sont proprement insupportables là dedans ! Je me relève de la couchette et décide d'aller faire quelques pas dehors. Un des rebouteux fume une pipe, assis sur un rondin de bois. Il contemple le flot discontinu de soldats qui déambulent devant nous, oisifs ou pressés. Lorsqu'il me remarque, un air terrifié passe sur ses traits :

    - La vache, t'ont pas loupé toi !
    - Heu… ouais.
    - Hé, tu peux encore parler. T'as d'la veine mon gars. T'étais de l'unité de Crassius ?
    - Nan.
    (Il désigne ma mâchoire du tuyau de sa pipe).
    - Comment c'est arrivé ?
    - Par une mauvaise blague… je peux tirer une bouffée ?
    - L'avait pas l'sens de l'humour ton adversaire. 'ttends gars, je te la bourre et je te passe ça.

    Le chirurgien tape le fourneau contre la semelle de sa botte et désigne les mouvements continuels. Je profite des quelques instants de silence pour observer moi aussi l'activité du camp. Quel foutoir ! A croire que Maille a rassemblé tout ce qui tenait sur deux jambes dans le Delta de Sérénité. Une nouvelle fois, je ne peux m'empêcher d'observer l'absence totale d'uniformité dans leur tenue. Je repère au moins trois blasons appartenant à des baronnies différentes. Il y a là des hommes de Hauterive, de Terre-Noire et de Mordaigle et sans nul doute d'autres… Il est possible que chacune des dix-sept baronnies soit représentée. Si c'est le cas, ça relève non seulement d'un miracle d'avoir convaincu tous ce tas de grognards de s'aligner du même coté du champ de bataille, mais en plus ça ferait de Maille le chef de l'armée la plus imposante jamais vue de mémoire d'homme !

    - Regarde moi ça… y'a pas deux s'maines tout ce petit monde demandait pas mieux que de s'écorcher mutuellement. C'est pas fabuleux de voir tous ces maniaques de l'arrache-tripe se réunir pour botter les mêmes fesses ?
    - Peut-être…
    - J'te l'donne en mille qu'après cette "croisade", ils vont r'déterrer les cadavres. On aura des mariages forcés, des enlèvements amoureux, des assassinats, du brigandage et tout reprendra comme avant.

    Il émane du médecin un cynisme qui commence à me plaire. Je renverse un autre rondin pour m'asseoir à ses cotés, les avant bras posés sur les cuisses. Bon sang ! C'est moi qui pue comme ça ? Le dernier bain n'est pourtant pas si loin…

    - Combien y'a de soldats ici ? Demandé-je d'un ton badin.
    Il tire une petite poche de cuir de sa poche et commence à garnir sa pipe de franches pincées d'un mélange odorant qui ressemble à tout sauf à du tabac.
    - Hummm… jette un œil… dirait que tout le Delta s'est donné rendez-vous pour la castagne.
    - C'est ce que je pense aussi. J'ai du mal à croire que Maille soit à l'origine de tout ça…
    - Tu parles du duc de Sérénité ?
    J'ouvre un œil rond :
    - De Sérénité ?
    - Ouais, c'est le nom qui va avec son titre. Maintenant, faut l'appeler comme ça il paraît. Il coince la tige entre ses dents. Puis, à gestes consumés par l'habitude, frotte un morceau d'acier contre une lame de silex et enflamme un petit bout d'amadou. Les rituels des fumeurs me fascinent toujours autant.
    - Maille de Sérénité… il se donne des grands airs…
    - C'est aussi –humph, humph- ce que dit le baron de Hauterive. Tiens goûte moi ça, c'est du bon. Avec ça tu vas oublier que t'as la gueule défoncée ha ha !

    J'attrape la pipe entre le pouce et l'index mais avant de la porter à ma lèvre (puisqu'il ne m'en reste qu'une), je pose une nouvelle question à ce charmant blousard :

    - Tu viens d'où ?
    - De Crevant-Laveine. Un p'tit patelin. Pinard sirupeux et madeleines. On a aussi une fière tradition de vampires.
    - Sans blague…

    Je tire prudemment sur la pipe et manque de m'étrangler. OH la VACHE ! Je tousse à me casser en deux et manque de lâcher l'instrument dans la boue.

    - Fais gaffe à pas perdre le foyer. Ouais des vampires, on aime les étrangetés par chez nous… je peux pas dire que j'en ai vu, mais j'ai soigné des victimes. C'était pas beau à voir.

    Merde, je tousse tellement que je ne peux pas recentrer le sujet. Pourquoi il me parle d'ail, de gros sel et d'aubépine qu'on cloue sur la porte des granges ? Je m'en fous de son patelin, je veux savoir pourquoi et comment Maille a réuni autant de types aux antagonismes pourtant si affichés.

    - Et –Kheuf- comment t'es arrivé – Taaaah- ici ?
    - Par conscription… comme tout le monde. Pas toi ? (Je branle du chef et lui passe la pipe qu'il ravive d'un geste d'expert avant d'en tirer une longue et profonde bouffée sans même faire mine d'en être incommodé). Aaaah, je regrette quand je découvrais ce truc comme toi… ça te cloue les muscles en bas des gencives hein ?
    - On peut dire ça…
    Il me repasse le tuyau, je retente le coup. C'est moins rude mais je me sens un peu vaseux maintenant. Idéal pour étourdir son inquiétude en effet ! Je commence à me détendre et j'étends mes bottes devant moi comme si nous étions à la terrasse d'une taverne un après midi ensoleillé.
     - Ouais, le héraut a débarqué un petit matin, frais comme un gardon dans sa mousseline. L'était tellement mignon, le p'tit envoyé du duc, qu'il s'est fait détrousser par un vide bourse et trousser par un type qui voulait se vider les bourses. Je l'ai récupéré après sa "défloraison" et c'est là que j'ai entendu le message qu'il avait diffusé en place publique.
    - La guerre…
    Il ricane et récupère son engin de fondu du bulbe avant de rétorquer avec une ironie subtile :
    - La croi-sade. Ils insistent assez là-dessus pour qu'on s'en souvienne ! On vient trucider du démon, c'est chouette hein !
    - Bof…
    - Pour la peine, je lui ai coupé le pénis à ce corbeau de malheur.
    L'ambiance vient de prendre un coup de chaud sous ma tonnelle estivale ! Et défoncé au narcotique, je me vois secoué d'un rire sec et crétin :
    - Tu lui a q-quoi ??
    - Je sais, je sais, faut pas accuser le messager mais quoi… j'ai mes principes. La guerre, c'est sale, c'est moche. Personne ne devrait jamais arriver tout enfariné, la bouche en cœur, pour annoncer aux mères de Crevant-Laveine que leurs fils vont aller crever les tripes à l'air dans une contrée inconnue. Et puis quoi, ce type de toute façon, qui en voudrait à part les amateurs du "par-derrière" ? Je lui ai rendu service, maintenant, il faut qu'il s'accroupisse pour pisser. L'a plus qu'à s'attifer en bonne femme et il se trouvera peut-être un bon bourgeois pour l'épouser.

    C'en est trop pour mon esprit enfumé, j'éclate de rire à m'en tirer des larmes. C'est bien la première fois que je ris avec une mâchoire squelettique et ça claque bizarrement… Le son osseux me refroidis assez rapidement. Je prends une grande inspiration pour me calmer et réclame la pipe. Le médecin me la tend avec bonhomie puis se lève et s'étire à s'en faire craquer le dos.

    - Garde la, j'en ai d'autre et t'en auras besoin pour oublier que t'as perdu tout ton potentiel de séduction pour la belle gueule d'un type qu'on ne verra jamais. Bon, faut que je retourne voir les estropiés.

    La belle gueule de Maille… ouais, un type que j'aurais sans douté préféré ne jamais voir à bien y réfléchir. Je tire encore quelques bouffées en regardant le soir draper le camp de son atmosphère festive. Me revoilà seul…
    Je crois que Kageisha est à nouveau dans les vapes, quand à Javel, inutile de préciser à quoi il s'adonne : c'est sa spécialité. Je décide de marcher dans le camp, puisqu'apparement rien ni personne ne s'y oppose pour le moment. Me changer les idées me fera du bien.

    ***

    - Monseigneur, le repas est servi, annonce un laquais laqué de frais.

    Maille repose sa coupe d'or blanc sur la petite table et fait un geste auguste de la main.

    - Messeigneurs, passons à table.

    Il y a une véritable assemblée de dignitaire sous le pavillon d'un prestige impérial qui sert de quartiers au duc. Des mats épais comme des troncs soutiennent assez de toile pour équiper une flottille de ketchs et on y trouve suffisamment de torche, de braseros et de lampions pour éclairer une petite ville.
    La première salle sert de place stratégique. Ici règnent les tables encombrées de marqueurs, de cartes et d'instruments de mesure. Au fond, les dix-neuf bannières des baronnies du Delta sont alignées de part et d'autre d'un trône en ébène sculpté. Celui-là même que Maille vient de quitter pour emmener sa cour dans la salle à manger.
    En chemin, il discute avec un vieux type vêtu d'atours qui, sans être quelconques, relèvent avant tout de la commodité et de la robustesse. Les barons ne sont pas les nobles les plus riches et ils préfèrent bien souvent une fonctionnalité sobre à une coquetterie empesée et délicate. Il faut admettre qu'il y aurait quelque chose de profondément comique à voir un chef de guerre charger en bas de soie.
    Celui là, le baron du Croze-Hermitage est un modèle du genre : vieux briscard plus musculeux qu'empâté malgré son âge. Ses tempes garnies de cheveux gris touffus mettent en valeur une tonsure lisse et brillante (huilée ?). La coutume du Croze veut que les hommes en âge de combattre se fassent dépiler le haut du crâne. Bien pratique lorsque l'âge prélève sa moisson calviciste. Sans doute un reliquat de la forte tradition monastique (de l'ordre de Calvi bien entendu) qui donne la seconde moitié du nom de ce territoire.

    A table, Maille profite du plaisir raffiné de pouvoir savourer les plats préparés par son cuisinier personnel. Après des jours de repas frustes et de rations de voyage sans saveur, le simple fait de goûter à une viande rôtie dans les plus pures règles de l'art des maîtres queux est une extase qu'il convient de saluer sans mâchonner son plaisir.
    Une expérience certainement plus enivrante que celle des simples soldats, mais n'est-ce pas là le privilège des responsabilités ? Et justement, puisqu'il en est question, le débat autour des deniers évènement reprend déjà de plus belle.

    - Les hommes parlent d'un démon invincible ! Et de mangeurs de morts. Il faut s'attendre à des raids nocturnes. Ils contrôlent des esprits malins, il faudra être méfiants.
    - Je sais, mes gars ont doublé leurs patrouilles. Vous pouvez me croire, personne ne s'éloignera du camp, j'ai fait passer le mot.
    La plupart des barons acquiescent vigoureusement. Quelques autres se taisent. L'homme assis à la droite de Maille se penche pour lui murmurer :
    - Et nous avons perdu Crassius.
    Le duc fronce les sourcils.
    - Je suppose que le Baron de Hauterive voudra célébrer les funérailles… de son fils.
    - Il a déjà déposé une demande d'audience privée monseigneur, je gage qu'il requerra vingt jours de deuil.
    - Je vois. Je vais lui parler.
    - Ici ? Mais…

    Sans même laisser naître de l'embryon d'objection de son éminence grise (habillé de couleur cendre pour le coup), le blanc duc se lève et brandit sa coupe à bout de bras. Le silence retombe lentement sur l'assemblée comme une feuille morte dansant dans l'air tiède du soir.

    - Messeigneurs. Je suis parfaitement enchanté de vous voir finalement tous réunis ici pour cette occasion qui restera dans les mémoires comme la première bataille rangée de l'humanité !
    (Quelques réponds enthousiastes jaillissent, Maille continue d'une voix régalienne). Nous tenons enfin notre chance d'éradiquer la source de la corruption qui menace notre peuple depuis si longtemps et pour cela, chaque soldat, chacun des membres de cette armée doit être salué ! (Encore des acclamations, l'ambiance se réchauffe). Des braves qui sont prêts à verser leur sang pour la plus grande gloire de l'humanité. (Alléluia). Des hommes fiers de leur liberté qui n'hésitent pas à mettre leur propre vie en danger pour protéger les leurs. (L'exubérance atteint le grotesque, certains tapent maintenant sur les tables. Maille laisse les esprits s'échauffer encore un peu avant de lever sa coupe.). Portons maintenant une libation à chacun des valeureux que vous conduirez à la victoire !

    Les timbales s'entrechoquent, tous les barons et autres invités de marque se lèvent.

    - Oui messeigneurs. Car tout cela est rendu possible uniquement grâce à vous qui avez eu la sagesse de reconnaître notre ennemi commun.

    Le discours un brin ampoulé du duc se poursuit au rythme des scansions qui s'interrompent fréquemment sur de nouvelles levées de coupe. Finalement, après une déclaration vibrante de foi sur la capacité formidable d'union et d'adaptation de l'homme, Maille apaise la fièvre d'une main et reprend d'une voix douce :

    - Mais il nous faut également penser à ceux qui tomberont. (Silence respectueux). Ils sont déjà nombreux, ceux qui ont péri sous les coups des attaques cruelles des démons qui griffent cette terre pourtant si généreuse. Et ils le seront encore plus dans quelques jours ! Nous devons l'accepter. Accordons maintenant une attention particulière au baron de Hauterive qui a l'immense peine de voir son fils arraché parmi les premières victimes de cette guerre.

    Les regards se tournent vers un homme grisonnant plutôt imposant. Le baron hoche la tête en réponse à cet hommage public mais ses yeux trahissent un besoin plus profond.

    - Mon cher Baron, je ne partage évidemment pas votre douleur, il me serait impossible de me mortifier pour chacun de nos tombés, mais je comprends celle qui poignarde votre coeur. (Maille se frappe la poitrine. La tournure légèrement inattendue de son discours en fait sourciller quelques uns). J'ai entendu dire que vous désiriez procéder aux rituels d'inhumation qui s'imposent en pareille situation.
    - Oui en effet j'ai…
    - Je comprends, je comprends. Et dans ces conditions, je ne peux vous répondre qu'une seule chose…

    Le concerné bombe déjà le torse de reconnaissance, des larmes lui montent aux yeux.

    - Il n'y aura PAS de funérailles.

    Après le plomb, c'est le givre qui tombe sur la salle. Des murmures traversent la tente. Est-ce qu'ils ont bien entendu ? Il y a manifestement un problème d'acoustique dans cette pièce. A moins que ce ne soit une forme de magie impie…

    - Que… que… pas de funérailles, bégaye Hauterive, le regard exorbité.
    - Non messeigneurs, vous avez bien entendu. Nous n'épuiserons pas notre rancœur et notre temps à pleurer nos morts ! Nous ne pouvons pas… non, nous ne DEVONS pas nous le permettre.
    - C'est absurde, lance quelqu'un. La déesse exige…
    - Et qu'en est-il de nos cœurs mon cher baron ?
    - Nous ne pouvons pas refuser cet honneur à nos morts !
    - Qu'en sera-t-il des ennemis que vous ferez tomber sous votre lame ? Allez vous également leur accorder la cendre et le sel ?
    - Ça n'a pas de valeur !
    - Parfaitement, on ne peut…
    - Silence ! Ecoutez moi. Vous Hauterive, serez vous apaisé après vingt jours misérables passés à racler la poussière de vos ongles ? Ce rituel aura-t-il une quelconque forme d'apaisement ? Comblera t-il la perte de votre sang par la sérénité et la paix ?
    Des grimaces variées s'opposent à cette question.
    - Répondez Hauterive ! Affirmez devant vos pairs et vos frères que la mort de votre unique fils et héritier sera alors acceptée.
    L'intéressé baisse la tête pour cacher son regard trop brillant. Son poing fermé enserre un bout de métal tordu qui, il y a peu, était une coupe.
    - Non c'est vrai, cette blessure… je la garderai en moi. Mais ça ne veut pas dire que je ne veux pas l'aider à reposer en paix !

    Maille se laisse aller à un rire insolent qui secoue ses épaules.

    - Naïf !
    - Quoi ?!
    - Pensez vous réellement que votre fils, le valeureux Crassius, sera leurré par une poignée de cendres et le marmonnement de prêtres ? Non ! Ce serait indigne ! Vous le savez aussi bien que moi, il ne reposera que lorsque le sang de son meurtrier coulera ! Ce ne sont pas des larmes qu'il réclame mais du sang ! Des torrents de sang pour naviguer jusqu'aux hautes rives de l'autre monde.

    Quelques têtes acquiescent mais Hauterive est un de ces vétérans qui connaissent la mort intimement pour l'avoir côtoyée de près. Sa cicatrice blanche sur la joue, ses mains capables de tordre le métal, son cou de taureau… Il connaît le combat. Mais lui, cet homme vêtu de blanc si impeccable et si blond, que connaît-il de la crasse et des saletés sordides de la guerre ? A-t-il seulement assez de sagesse pour mener une telle armée au combat ?
    Toutes ces questions, Maille peut les lire aisément sur le visage du baron. Tout le monde peut les lire et se les pose en son fort. C'est le point le plus délicat de cette campagne. Le baron relève la tête :

    - La vengeance, commence t-il, n'est pas une forme de rédemption pour les morts.
    Maille sourit, il s'y attendait visiblement :
    - Il ne s'agit pas de vengeance Hauterive… mais de justice. L'équilibre exige que vous fassiez offrande à la déesse d'autant de forces qu'elle vous en a privé.

    Maille plaque brutalement sa coupe sur la table. Le son net et clair en ramène certains à la réalité et en fait sursauter d'autres. Le duc tend une main en arrière. Deux serviteurs silencieux sont nécessaires pour lui tendre son épée garnie d'un nouveau fourreau étincelant.
    Impérial, il dégaine sa gigantesque lame et la pointe devant lui à l'horizontale de manière à ce que chacun puisse en voir le fil acéré. Encore une fois, la force dont il fait preuve pour manier une arme aussi longue à une seule main relève du prodige. L'effet fait forte impression sur les guerroyeurs du Delta.

    - Que votre peine soit lame, que votre douleur soit bouclier. Tuez les démons. Tuez les elfes. Tuez les bouchers qui ont massacré votre fils et ses compagnons. Tuez les !

    ***

    Le soir ouvre ses mâchoires pour avaler le soleil entre chien et loup. L'animation du camp se resserre autour des innombrables petits feux qui le mouchettent. Vu du haut, la plaine noire piquetée de lumière ressemble à une carte céleste où passeraient de temps en temps des corps obscurs aux mouvements confus. Même à cette distance, il est enfantin de distinguer ceux qui sont imbibés de bière, ceux qui sont imbibés de désir… et ceux qui sont sous l'emprise des deux. C'est un petit jeu amusant mais qui ne se renouvelle pas tellement. Un soldat ressemble toujours à un autre soldat, quelque soit le camp que l'on observe. En vérité, les belligérants seraient sans doute abasourdies de savoir qu'ils présentent suffisement de similitudes pour passer une des plus orgiaques soirées de débauche qu'ils puissent imaginer.
    Il n'y a que les sentinelles, dispersées sur les pourtours, qui gardent une attitude discrète et rigoureuse. Même si certains regardent parfois un peu trop en direction des brasiers festifs, ce qui pourrait permettre à certaines ombres de se faufiler… ce qui semble être le cas !
    Une intrusion parfaitement minutée pourrait effectivement franchir le cordon de gardes, puis se faufiler entre les lignes des tentes tendues à ras le sol comme autant de pièges arachnéens. Eviter les feux ne réprésente pas une réelle difficulté dans la mesure où ils sont visibles de loin et souvent accompagnée de rires et de chants. En revanche, trouver son chemin dans ce fouillis de toiles tout en évitant les aller et venues est un peu plus coton.
    C'est pour cela que c'est si passionant de suivre les louvoiements, les retours, les attentes et toutes ces manœuvres de furtivités si délicates qu'elle ne tiennent qu'à un fil. Tout intrus est parfaitement conscient que les bandes de joyeux drilles qui éclusent chope sur chope sont tous des bûcherons de chair en puissance. Les yeux rougis et la langue rendue pâteuse par la bière, il ne faudrait qu'un prétexte pour qu'ils empoignent les divers instruments tranchants dont ils parent leur virilité pour que les entrechats se terminent sur une entrevue sur des entrejambes gonflés à l'adrénaline.
    Il faut être bon. Très bon même, pour rester hors de vue dans un campement en liesse. Il suffit d'un urineur égaré pour être obligé de dégainer une lame. Un bref éclat froid et le buveur rend gorge là même où il marquait son territoire. Ce n'est pas très prudent. La trace sanglante que l'intrus laisse à ce moment là sera forcément découverte tout ou tard. Et lorsque ça se produit, ce qui ne manque pas d'arriver, l'alarme résonne. Les hommes et femmes se redressent, sautent sur leurs armes et se déploient. On fouille, on traque l'obscurité, on ravive les flammes et on brandit des torches.
    L'intrus se fait alors repèrer d'une manière ou d'une autre et à la discretion il est contraint de préférer la force ou, dans le cas d'une jeune femme, à une forme d'agilité mortelle qui en laisse plus d'un empoisser la poussière avec son propre fluide vital.

    Elle se bat alors avec une précision terrible. Elle semble aller trop vite, à moins que ce ne soient les buveurs amollis qui soient trop ralentis. Ses mouvements sont fluides comme de l'eau et ses frappes dures comme de l'acier. Elle pourrait éventuellement parvenir à repousser une première escarmouche mais ensuite ? Des dizaine, des centaines de soldats se tiennent prêts à venger leurs frères et sœurs tombés.
    Il faudrait qu'elle soit proche de son objectif ou qu'elle abandonne. Pour continuer, il lui faudrait plus que de l'excellence au combat, il lui faudrait du talent, de l'imagination et beaucoup, beaucoup de chance.
    Mais si les soldats sont efficaces, ils finiront par organiser une battue. Et alors…

    - Elle est incroyable…
    - Maîtresse, vous devriez vous reposer.
    - Ne me materne pas Zarpan. Je surveille la progression de mes pions sur l'échiquier.

    Oh oui, que la nuit s'avère intéressante.

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  • Commentaires

    1
    O-Ren-Kimi Profil de O-Ren-Kimi
    Vendredi 22 Octobre 2010 à 13:28

    Non non je n'ai pas décroché de demi deuil, mais je suis juste un peu débordée en ce moment, en plus demain je pars pour Kyoto pour une grosse semaine, alors je viens d'enregistrer mes 2 chapitres en retard parce que je suis impatiente de savoir la suite et que j'en suis qu'au milieu du 44, pour pouvoir les lire tranquillement dans l'avion^^ (ben je vais avoir 11h pour enfin pouvoir lire éh éh) et dès mon retour je reviens te persécuter lol.

    2
    Sakutei Profil de Sakutei
    Vendredi 22 Octobre 2010 à 14:22

    Huk huk huk, j'en suis déjà tout palpitant :D !

    Bonne route alors, je tâcherai d'empiler quelques péripéties d'ici là, mouahaha.

    3
    Moo Profil de Moo
    Mercredi 27 Octobre 2010 à 14:13

    Ca y est, je suis enfin venu à bout des 3 chapitres que j'avais laissé de côté il y a de ça quelques semaines.


    La suiiiiiiiiiiiite :]

    4
    Sakutei Profil de Sakutei
    Jeudi 28 Octobre 2010 à 11:55

    Yep !

    I'm on the job ^^. Baston, baston et baston au menu huk huk huk.

    5
    O-Ren-Kimi Profil de O-Ren-Kimi
    Mardi 9 Novembre 2010 à 15:09

    Oh la la mais il s'en passe des choses dans ces 2 chapitres!!!!!! Mais il nous fait quoi Maille là?? Je suis scotchée. 

    Sak tu as l'art des scènes de combats^^ c'est un vrai régal. J'aurais une tonne de questions à te poser mais tu vas me dire ah ah les réponses vont venir.

    J'adore la relation Sakutei/Elutrine, ça se corse, ça se mélange et Elutrine devient de plus en plus intéressante enfin c'est absolument génial cet envahissement, même si la fin me semble compliquée (et pourtant j'aimerai bien que ça parte vers une cohabitation mais c'est pas gagné.

    Luk aussi m'intrigue, enfin dans le sens ou je ne le perçois plus comme au début. Il est vraiment étrange ce perso, par moment il attire l'admiration et d'autre il m'irrite. 

    Quant à Maille j'y comprends plus rien...c'est fait exprès je suppose lool. 

    Bon de toutes façons je vais attendre la suite^^ (faut que je crie???)

    La suiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiite sitepléééééééééééééé. =)

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    6
    Sakutei Profil de Sakutei
    Mercredi 10 Novembre 2010 à 21:33

    Hi ha !

    Oui, j'aime bien la contamination d'Elutrine aussi :). Ce truc me botte pas mal hé hé. Quand à Maille, il devient un peu le protagoniste principal maintenant, c'est son tour \o/

    L'avantage d'avoir pas mal de persos, c'est que ça tourne, d'abord Sak puis Thrace, un peu Mélanargie, Luk et maintenant Maille :]

    J'ai toujours pas fini le 46 mais bien avancé ! J'espère pouvoir en venir à bout très prochainement.

    Merci, je suis toujours aussi friand de tes coms xD

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