• Chapitre 46 : Envolées manquées.

    Je traverse le camp et ses zones de clair-obscur trompeuses, persuadé d'être la cause de ces jurons et lazzis que je perçois dans mon dos. Ce bout de mâchoire qui me défigure me complexe atrocement. Un bras, une main c'est tolérable, mais là, au-delà du fait que ce soit assez préoccupant de la voir se développer librement, Elutrine s'accapare une partie déterminante qui se voit presque autant que le nez au milieu de la figure ! Il ne me reste qu'à espérer –naïvement- qu'elle ne se propagera pas jusque là.
    Je soupire profondément et même cette respiration ne se module plus comme avant.  Bon sang, je sens que la nuit va devenir une compagne plus agréable que l'indélicate clarté du jour. Pourtant, je réalise que les soldats ne s'en moquent pas forcément lorsqu'un petit groupe m'invite à le rejoindre à grands gestes. Les gars sifflent, certains lâchent des exclamations qui pourraient me coller à la peau comme surnom par la suite : râtelier, carnassier, pelé du sourire…
    Au début je n'en vois que trois ou quatre, assis autour de braises vives mais discrètes. Une odeur d'épices fumées flotte dans l'atmosphère. La pénombre mal éclairée m'empêche de distinguer l'emblème qui orne leurs hauberts sobres et sombres mais il me semble reconnaître un aigle doré. Sans doute des gars de Mordaigle donc. Je mâchonne le tuyau de la pipe maintenant éteinte en m'avançant prudemment.

    - La vache, tu t'es pas loupé toi…
    - Hé Soupe ! Viens voir… viens voir le type là ! Vise un peu le clapoir. Hé comment tu t'es fait ça ?
    - Par accident, dis-je entre mes dents (et à vrai dire je ne peux pas parler autrement).

    Deux autres jeunes s'amènent dans le cercle de lumière rougeâtre. Je me contracte légèrement d'être le centre de cette attention douteuse. Elutrine aussi… nos poings se ferment en craquant des phalanges. J'ai soudainement comme une impression étrange en bordure de mon champ de vision. Une palpitation cardiaque.

    - Pfffiou, ça te fait pas mal d'avoir l'os à nu comme ça ?!

    Le soldat me salue en se tapotant le front de son gobelet. Un ventripotent grisonnant sur le front franc duquel on peut lire "Sergent" ou quelque chose d'équivalent. Son sourire compatissant est piqueté de cette barbe qu'on finit tous par attraper dans ce genre d'expédition mais j'ai l'impression que la sienne fait partie du personnage.

    - Non… c'est pas une blessure normale.

    Un claquement de doigts, une voix plus sonore que les autres s'impose dans les murmures désolés et appréciateurs que je capte.

    - J'en étais sûr ! J'le savais au moment où je l'ai vu. T'étais dans l'unité de Crassius hein ? Les salopards… par la déesse… je n'ai jamais rien vu de pareil ! Il crache par terre. Excuse vieux, c'est pas contre toi mais là si j'en tenais tu vois…
    - Hé Grippe, évite de mollarder ici tu veux ! J'ai pas envie de décorer mon cul avec ta glaire.
    - Désolé cap'.
    - C'est ça… ma chope est encore vide.

    L'intéressé prend un air peiné, comme si on venait de lui demander de récurer les latrines mais le "sergent" renforce suffisamment sa trogne pour avoir l'air en rogne et le convaincre de ne pas protester. Avec un soupir pour la forme, Grippe se penche au-dessus des braises et tire une pleine louche d'une petite marmite suspendue à un trépied. L'odeur épicée devient plus forte au point de me tirer un œil larmoyant jusqu'à ce qu'il remette le couvercle métallique en place.
    Les conversations reprennent, quelqu'un se met à jouer du pipeau. Au fond, j'aperçois deux autres soldats en train de jouer au couteau. Dans le noir… les fous ! Cette ambiance, c'est mon style, je finis par me détendre. Laissant Elutrine me gratter le menton de sa patte gauche, je m'avance plus près pour savoir ce qu'il y a dans la marmite et… peut-être en avoir une rasade moi aussi hé ! En contrepartie de cet espoir fumeux, la lumière révèle d'avantage ma déformation osseuse.

    - Purée, c'est moche… Waho, vous avez vu ça, son bras aussi est décharné !
    - Ouais pas vraiment, c'est plutôt une gangue… on dirait un moulage en plâtre. Comment tu peux bouger ça fiston ?

    C'est une excellente question à laquelle je ne peux répondre qu'en haussant une épaule. Je ne me suis jamais trop questionné sur Elutrine, sans doute parce que je n'ai jamais eu assez de temps pour le faire. Si je récapitule, depuis que Javel me l'a révélé, elle n'a cessé de se répandre au fil des obstacles qui se sont dressés sur notre route.
    Un jeune relève la tête d'entre ses jambes.

    - Hé caporal, ça me rappelle quand vous avez pris ce coup de latte dans la face. Où c'était déjà ?

    Ah je suis pas tombé loin de son grade. Donc le capo hoche la tête et se frotte la lève d'un air pensif. Maintenant je remarque effectivement une vilaine cicatrice qui forme comme un bourrelet tordu en travers de sa bouche.

    - Bah je sais plus, lâche t-il un peu trop rapidement à mon avis.
    - C'était pas sur Champier ?
    - Mais naaan tu dégoises l'Astique, t'étais même pas né à cette époque, renvoie un autre.

    D'autres blagues fusent par-ci par là. Les gars se chambrent. Pendant ce temps, le caporal me regarde avec une curiosité manifeste.

    - Comment tu t'appelles ?
    - Sakutei.
    - Ouah, c'est pas de chez nous ça. Tu viens d'où ?
    - D'un peu partout en ce moment, dis-je entre deux commentaires, c'est le duc qui m'a amené là.
    - Comme nous tous hé… répond-il avec philosophie en se massant le genou d'une main. Il lève sa chope nouvellement remplie et déglutit bruyamment.
    - C'était à Carpe, la nuit où on a attaqué le terrier des pillards !
    - Nan mais nan ! Carpe c'était la foire d'empoigne pour les beaux yeux d'une bourgeoise qu'on a même pas aperçu.
    - Tu parles, ses yeux… c'était pas ça que j'aurais regardé moi.
    Une nouvelle onde de ricanements gras traverse le groupe.
    - Arrêtez de gueuler les gars, on s'entend plus parler là, rabroue le caporal avant d'en finir avec cette question épique, c'était pas pendant un combat. Je me suis fait ça en sautant par-dessus la barrière d'une ferme près de Rosière.
    - Hein ?! Tu ne nous a jamais dit ça !
    - Je venais de visiter sa grange et sa fille.
    Trille de la part du joueur de pipeau. Acclamation générale.
    - Hé hé je parie que tu te souviens pas trop de la charpente hein !
    - C'est à peu près ça, convient-il avec un large sourire.
    - Le foin était moelleux ? Pas trop habité ?
    J'essaie de m'intégrer.
    - Le fermier vous a poursuivi ?
    - Mais non ! C'est elle qui m'a coursé !
    Il se ménage son effet en déglutissant une autre gorgée. Les gars hilares attendent la suite. Même la musique s'arrête un instant…
    - Elle avait le feu aux miches. C'est qu'elle voulait pas que je parte la drôlesse ! Je me suis raté en sautant… pas de bol, le métèque avait laissé sa charrue juste derrière. Je me suis planté le soc dans les dents mais ça m'a pas arrêté oh ! J'ai ramassé ce que j'ai pu et radiné ventre à terre au camp où j'ai dû me planquer pendant trois jours de pouvoir mettre cette affaire dans ma poche avec mon mouchoir par-dessus !
    Une voix secouée de rire intervient :
    - Mmh mais oui, je m'en souviens maintenant ! La gueule gonflée de sang qu'il est venu au rapport ! Le capitaine t'as passé un de ses savons !
    - Ouais… j'ai passé les trois jours d'après à me farcir toutes les corvées possibles… bon sang, les blessures à la bouche, c'est pas joyeux ! Ça dégoulinait de partout.

    Les gars se marrent ! Moi aussi, mais le plus discrètement possible pour éviter de "claquer dur". Cette fois je remarque ce qui rend le sourire du caporal si brillant, quelque chose métallique à la place des incisives… je frissonne. Il me rend mon regard et repose sa chope sur les cuisses.

    - C'est là que tu comprends que t'as des petits trucs dans ton corps, tu crois que ça sert à rien mais en fait… avec la lèvre découpée, je bavais comme un vieillard ! (Il penche la tête). Ouais d'ailleurs comment ça se fait que tu baves pas partout toi ? Lance t-il innocemment en levant le coude une fois de plus.

    Sa question me prend au dépourvu. Le pragmatisme des soldats l'emporte encore sur ma tendance à l'auto-stigmatisation distraite. Oui… pourquoi je ne bave pas ? Très intéressante question ma foi mais qui ne passionnera sans doute pas au point de remplir mes songes.

    - Heu… je ne sais pas.
    Il faudra que je pose la question à Javel tiens. Un autre relance.
    - Hé t'as de la chance c'est tout ! Moi j'aime bien ta gueule Sak, on dirait que tu souris tout le temps hey hey !
    Il passe son bras autour de mes épaules et me secoue de droite et de gauche.
    - Une dose de vin chaud pour notre nouveau pote !
    - Ouep, bah colle toi-même ton pif au dessus du bouillon, moi j'ai les yeux flous à force.
    - Oh l'autre…
    - C'est bon j'y vais, dis-je, curieux de voir ça de plus près et désireux de me décoller un peu de cet enthousiasme juvénile poisseux de sueur.
    - Fais gaffe ça pique…

    Ouah effectivement ! Quel fumet ! Je suis obligé de détourner les yeux en soulevant le couvercle. Les gars se marrent.

    - Mais qu'est ce qu'il y a là dedans ?!
    - Des épices de chez nous. Canelle, badiane, girofle, muscade…
    - Ouais ouais d'accord (je tousse). Et ça se boit vraiment ?!
    - L'essayer c'est l'adopter mais attention, ça se boit raide la première fois !
    - Pince toi le nez, me souffle t-on tandis que je porte prudemment la timbale rouillée à ma bouche.

    En fait ce n'est pas si mauvais, passé le premier hoquet où j'ai manqué de tout recracher sur les chaussettes du caporal, ça se laisse siroter.

    Et soudainement, alors que je relève tout juste les yeux de la marmite, un craquement. Ça vient de derrière.  Immédiatement on se raidit, on se fige, on se dégrise. Comme une pluie glacée tombant sur cette torpeur étrangement douce. Le caporal murmure :

    - Attention, v'la un galonné… (Puis tout haut) raiiiide, fixe !

    Un couteau se fiche en terre. Les soldats se relèvent tous avec précipitation et lèvent les yeux sur un point imaginaire quelque part au devant. Quand à moi, toujours à coté du feu, je reste là tranquillement avec mon gobelet tiède en pogne, pas franchement voûté mais loin d'être aussi statufié que les autres !
    Quoique cette pensée me fait rebondir sur une remarque récente à propos de "moulages en plâtre". Elutrine tient-elle de la statue ou du squelette ? Non, elle a un comportement de prédatrice, pas le genre à se figer.
    Je relègue ces pensées en filigrane pour observer l'arrivée du nouveau venu. Voyons… une paire de bottes tâchées mais cirées, un pantalon mou et un pourpoint… par la déesse… jaune criard à revers écarlates ! J'étouffe mon sourire derrière ma paume au moment où ce voyant individu pénètre dans le cercle. Deux galons rouges cousus en haut de ses manches témoignent sans doute d'une certaine forme de commandement qui m'échappe.

    Au dessus du pourpoint, il y a un monde de raideur empruntée. La marque de quelques combats mais rien d'assez âpre pour y conférer cette touche d'authenticité que l'on trouve dans le regard d'un vrai vétéran. Non, je pense que j'ai plutôt affaire à un escrimeur de cour. Un jouteur empoudré qui n'a sans doute exercé que sur de l'herbe fraîche au petit matin.

    Je ne suis pas dans l'armée, alors il est clair que je n'ai aucune intention de marquer une quelconque déférence envers cet homme mais au regard qu'il daigne laisser descendre sur les troupiers, je devine qu'il s'attend au moins à ce que nous rampions devant lui.
    Tout naturellement, il s'attarde sur moi, probablement l'incongruité de ma tenue, le flegme de mon expression, la tranquillité de ma posture, que sais-je encore ? Oh bien sûr, il ne fait pas mine de fixer Elutrine trop longtemps…

    Après un temps de ce qu'il faut bien appeler une inspection à distance (nez délicat ?), l'homme vêtu de ce jaune excentrique prend la parole :

    - Qui est le plus gradé ici ?
    - Moi messire, Caporal Esculape pour vous servir.
    - Je suis le chevalier d'Ehan. Asseyons nous voulez-vous, nous devons parler.

    Un rondin est dépêché en urgence pour le postérieur de "narines-sensibles". Je croise mon bras sur celui d'Elutrine. Les autres restent au fixe. Le chevalier tire une pipe de sa poche et prend son temps pour la bourrer et l'allumer avec un brandon. Personne ne pipe mot du coup… pour casser l'ambiance, on ne fait pas mieux.

    - Caporal, (le chevalier tire une bouffée tout en parlant) vous êtes sous le commandement du capitaine Rogue n'est-ce pas ?
    - C'est exact messire.
    - Bien, à partir de demain, vous servirez sous mes couleurs. Je suis responsable de tout le bataillon. Vous vous rallierez sous ma bannière, elle porte les mêmes couleurs que moi. Saurez-vous la reconnaître ?

    Sa voix est claire, incisive et porte en elle la marque d'un jugement à l'emporte pièce : ce type nous prend pour des crétins. Du genre, "pince moi le nez et envoie moi au combat".

    - Difficile de faire autrement messire, grommelle le capo à qui ces sous-entendus ne semblent pas échapper.
    - Je vous demande pardon ?
    - Je veux dire, oui messire.
    - Bien. Demain matin, il y aura une inspection sanitaine. Faites en sorte que tout soit propre, compris ?
    - Oui messire.

    Là-dessus, il se penche et me désigne du tuyau de sa pipe sans pour autant me regarder en face. Il reprend d'un ton conspirateur :

    - Qu'est-ce qu'il a votre homme là ?
    - Ce n'est pas un de mes hommes messire. Si vous voulez lui parler, je suis sûr qu'il répondra.

    Le regard du nobliau se charge d'éclairs, il se relève sèchement et époussette sa tenue si salissante sur laquelle je remarque déjà des auréoles sombres malgré la nuit. Son regard me détaille de bas en haut sans passer par le coté gauche en louvoyant adroitement autour de mon visage. Je préférais nettement l'indiscrétion honnête des soldats à ses pitoyables tentatives pour ne pas regarder l'évidence en face.

    - Vous êtes ?
    - Sakutei.
    - Pas de nom de famille ? Roturier ?
    - Jusqu'au trognon.
    - Ah.

    L'ombre de la proie est proche.
    Pas maintenant Elutrine !
    Il s'impatiente, elle guette, mais tout ça va bientôt arriver.
    La ferme.
    S'en suit un rire au fond de mon crâne que je pourrais qualifier de typiquement féminin s'il ne comportait pas des lézardes que l'on trouve normalement sur la rocaille. Saleté de bestiole.

    - Vous êtes dans quelle unité Sakutei ?
    - Aucune, répondé-je joyeusement en levant la paume droite vers le haut, je suis cartographe itinérant. Parfois on m'emploie pour des besognes étranges mais globalement mon boulot c'est de griffonner sur des parchemins.
    Chose que je n'ai pas faite depuis… oh et bien au moins depuis le rêve de Javel. C'était avec cette fille, Thrace. Le noble interrompt l'agréable tournure que prenaient mes pensées en secouant la tête plusieurs fois.
    - Ce n'est pas la place pour les civils ici. Retournez aux arrières et attendez vos ordres. Le duc aura certainement besoin d'une bonne connaissance du champ de bataille si ce n'est pas déjà le cas.

    Un soupçon de ce qu'il dit pourrait bien effleurer la vérité. J'ai eu un aperçu des nouvelles facultés calculatrices de mon bon vieux copain. Et maintenant une hypothèse : se pourrait-il par le plus grand des hasards que Maille m'ait sciemment entraîné ici pour que je sois ses yeux ?? Alors dans ce cas, la lutte contre la nécromancienne n'était qu'un prétexte et le Gardien des thuadènes en sait peut-être autant sur cet art noir que moi sur la culture des navets !

    - Dites moi, je peux vous poser une question ?
    Le chevalier se raidit mais consent à m'écouter.
    - Ça fait combien de temps que vous êtes sur le pied de guerre ?
    - Combien de temps ? Je ne sais pas. Un an, peut-être plus. Pourquoi cette question ?

    Un an !

    Un cri sourd interrompt brutalement notre échange. Le soldat sur ma droite trébuche comme si on venait de le pousser. Il tombe devant nos regards ahuris.

    - GRIIIIIIPPE !

    Du sang !? Un choc dans la terre, un raclement, quelque chose de massif passe à proximité. Je n'en crois pas mes yeux ! Le soldat a la nuque brisée, il ne s'en relèvera pas.
    J'ai soudainement l'impression d'avancer au ralenti. La tasse qui tombe, les hommes qui crient, le chevalier qui se retourne d'un bond sur ses bottes luisantes et dégaine l'épée ouvragée qui pend à son baudrier. Une autre poussée nous fait reculer.

    - AUX ARMES ! LES DEMONS SONT LA !

    Les soldats empoignent tout ce qui passe à leur portée, lances, épieux, piques… n'importe quoi… Merde, je ne suis pas armé ! Mon épée est sans doute quelque part dans l'infirmerie. On se bouscule, on souffle, on trépigne.

    - Esculape, rassemblez vos hommes !

    Le caporal fait le tour du feu pour tirer un retardataire en arrière. Il n'a que le temps de se rétracter lorsqu'une forme noire tombe sur le malheureux. Le jeune gars s'affale à terre en hurlant, ses doigts raclent la poussière d'un coup, un craquement sourd. Encore la nuque.
    Nous bougeons en gestes saccadés, deux lames s'abattent dans le vide. J'entends une respiration rauque juste devant nous, dans le… brouillard ?? Mais d'où sort cette brume ?!

    - Vous avez ça ??
    - C'est une bête, un animal sauvage !
    - Restez groupés, intime le chevalier jaune. Caporal, je veux un hérisson de pointes en arc de cercle !

    Oui une bête, j'entends ses feulements et son souffle fauve. Un soldat renverse une chope qui traînait par terre, le vin répandu avive momentanément les flammes qui se reflètent sur un regard vert luisant de méchanceté. C'est là ! Juste devant nous !

    - Attention, il va sauter !
    J'ai juste le temps de sentir le mouvement. Une odeur puissante me saisit à la gorge.
    - LEVEZ ! Mais levez par la déesse !
    - C'est derrière, c'est derr---arrrgh !!!

    Un autre se fait choper par le mollet, les gars restent là, impuissants et patauds. Je me jette sur l'infortuné pour le tirer en arrière, me cramponnant à sa tunique. Pas assez de force, je n'y arrive pas. Elutrine s'enfonce dans sa cage thoracique, ses doigts s'allongent, elle s'abreuve de son sang !

    Par MARA Elutrine arrête !
    Le sang est la force, elle n'est pas la proie, elle est la chasseresse !

    Le soldat que j'essayais de sauver meurt sous mes doigts. Mon pouls s'accélère dangereusement. La pulsation dans mes yeux m'empêche presque de voir le fauve lâcher sa prise mâchonnée et se rabattre dans l'ombre d'une tente. D'autres cris se relaient dans le camp. Quelqu'un sonne du cor avec ardeur.

    - Sur le coté, attention gars !!

    Mes yeux se dilatent, je vois le noir ! J'ai juste le temps de distinguer la forme avant de la recevoir en plein dans l'épaule gauche. La forme massive me jette à terre, ses crocs crissent sur mon bras d'os. J'ai mal ! Elle a mal ! Elutrine, moi, non elle ! Je suffoque rien que sous son poids. Deux pattes écrasant mes épaules, la bête baisse la gueule pour m'arracher la gorge. Je sens son souffle rauque me lécher la peau là où il y en a encore. Et à l'intérieur, elle est là, dans mes veines ! Elle grince, elle se soulève, elle se contracte puis se dilate. Saleté de parasite ! Parasite de sang !

    - Ventre pourri !

    Le fauve couine et bondit de coté. Je roule hors de portée, remarquant à peine la lame rougie que relève le chevalier poussin. Ce dernier m'enjambe pour se mettre en garde. Des mains se tendent pour me relever mais c'est trop tard… je ne suis déjà plus aux commandes.

    ***

    Frapper, tordre, dilacérer, mordre. La créature est habile et féroce. Son agilité diabolique et sa ruse sournoise la rendent pratiquement insaisissable, c'est un régal des yeux du moment qu'ils ne risquent pas de se faire énucléer. Ce n'est donc pas l'avis de tout le monde. Mais pour Thrace, noyée dans la brume, c'est un spectacle tout à la fois magnifique et curieux. Qu'est-elle donc ?
    Pour la tueuse aux éclats bleutés, la séance remonte à plusieurs minutes maintenant. Elle a vue la bête pénétrer dans le camp discrètement, esquiver adroitement les sentinelles et disparaître entre les fourrés pour reparaître plus loin. Trois fois elle l'a perdue de vue pour la retrouver à l'instinct. Cette intruse au pelage d'encre procède de la même manière qu'elle l'aurait fait elle-même, en suivant des trajectoires au large des feux et des groupes. C'est sa destination qui est surprenante. Pourquoi ce groupe ? Pourquoi ici alors qu'il n'y a rien de remarquable ?
    Cette attaque brutale ressemble à l'agression spontanée d'une bête sauvage et dément la parfaite intelligence développée jusqu'ici. Ce comportement rend l'ondine plus curieuse que prévu.
    A l'origine elle ne s'était déplacée ici qu'après son échec au camp de thuadènes. Trouver une arme chez les elfes s'est avéré plus ardu que prévu et du coup, après avoir été repérée et contrainte de s'évaporer dans la nuit, elle a opté logiquement pour le camp des humains. Allons, la nuit est encore longue s'est-elle dit. Surprise inattendue, lorsqu'elle a découvert ce monstre tapi dans les herbes près de sa position d'observation. C'est un félin, aucun doute là-dessus mais pourquoi s'en prend-il aux humains et pourquoi de cette manière ? C'est étrange.

    Mais voilà qu'à réfléchir elle manque le spectacle ! L'inconvénient d'être sous forme vaporeuse ; elle se déconcentre trop facilement. Thrace se reforme en moutonnant contre un tonneau d'eau et risque un œil pour suivre le combat.
    Le fauve vient de renverser une nouvelle proie, le corps à corps est âpre mais non ! Voilà qu'un type visible à soixante kilomètres à la ronde parvient à le blesser. La bête recule, l'humain en jaune pousse son avantage, croyant sans doute sa victoire acquise. Confiance classique et ridicule de ces êtres qui ne comprennent rien aux forces de la nature.
    La brune masquée de cuir sourit narquoisement. Elle n'est pas surprise lorsqu'à l'issue d'une passe d'arme passable, les crocs de la bête se referment sur le poignet de l'épéiste. Elle le tire en avant pour le déséquilibrer et…

    - Hey qui t'es toi ?!

    Thrace se crispe d'un frisson d'adrénaline. Elle se retourne d'un coup et convoque Sataline au moment où elle enfonce son poing dans le buste de la sentinelle. L'épée de glace la traverse de part en part tandis qu'elle le muselle de l'autre main. Il agonise silencieusement et rapidement. Elle laisse rouler le corps au sol, évapore la glace tranchante et se déplace en tapinois pour reprendre son observation.
    La même erreur qu'avant ! Même erreur ! Elle n'est pas assez attentive !

    Elle se couche au moment où un groupe de soldats la dépasse en répandant l'alerte.

    - Les démons sont revenus ! Ils sont revenus ! Aux armes ! AUX ARm-euh !

    Quelle que soit cette bestiole, elle est en train de s'enfermer dans un piège sans issue. Thrace n'est pas inquiète pour elle-même mais sa curiosité ne sera pas assouvie et ça, c'est une chose qu'elle ne peut pas accepter. Seule expression visible de son visage, son sourire devient mutin… elle se coule sous un chariot de ravitaillement au moment où un pas ferme s'arrête à proximité d'une paire de bottes qui se tortillent d'angoisse.

    - Soldat, amenez moi des torches, encerclez la zone de combat ! Je veux qu'on y voie plus clair qu'en plein jour dans moins de deux minutes compris !
    - Oui mon capitaine !
    Thrace aimerait bien se déplacer plus près de l'escarmouche mais en moins de temps qu'il n'en faut pour bouger, c'est une véritable petite foule qui se presse autour du chariot point que l'ondine en est réduite à observer un passionnant ballet de semelles. Le véhicule branle. Merde… le commandant semble grimper sur le chariot.
    - Je ne laisserai pas ces elfes me faire subir la même humiliation qu'à Crassius, bougez vos fesses bandes de propre à rien !
    - Oui p'taine.
    - Montrons à ce pédant d'Ehan qu'on est pas là juste pour s'amuser.
    - A vos ordres !
    - Magnez vous !
    - 'taine !
    - Où sont mes torches ? Où sont mes torches ?! Lalande ! Graisse ! Tréhau ! Secouez vos gars !
    - Mon capitaine… nous
    - Qu'y a-t-il ?
    - Et bien… qui est l'ennemi… ?

    Un juron abominable s'en suit. Qu'est ce que ça veut dire ? Au fruit d'une reptation laborieuse, Thrace parvient à aligner la scène dans son champ de vision. Et là, ce qu'elle voit lui coupe la chique… la bête est aux prises avec un… une chose terrifiante. D'un coté, on dirait un humain mais de l'autre, un arbre maléfique. Des branches crochues jaillissent de son épaule gauche. Tout bouge trop vite. L'humain se tient voûté en deux comme un animal, se servant de son bras et de ses jambes pour se déplacer et attaquant avec ce membre torturé.
    Le fauve noir bondit en tous sens, griffe les cuirasses, disparaît entre les jambes et ne cesse pour autant d'assaillir ce monstre. Les soldats forment maintenant comme une arène vivante autour des deux combattants.

    - Oh par M…

    Thrace se retient de jurer au nom de sa mère au moment où elle se rappelle ce qu'il en est. Mais ce qu'elle a aperçu… c'était comme un visage familier torturé par une mâchoire diabolique. Cette vision fugace lui poignarde le cœur. Qui que soit cet homme, il ne mérite pas ce qui l'afflige car elle en a la certitude, elle vient de voir le résultat d'une sorcellerie chimique.
    Cette même sorcellerie, elle le sait maintenant, qui a aboutit à la produire elle, Thrace. Une larme d'excitation roule contre sa joue. Quelle horreur… Thrace serre le poing plus fort, Sataline palpite au creux de son sein comme la boule d'eau chargée d'émotion qu'elle était à l'origine.

    ***

    Maille se délasse à sa façon dans son pavillon lorsque les échos d'une missive précipitée parviennent à son oreille. Il cambre son dos couvert de sueur en arrière et rejette le drap humide. Sa langue essuie ses lèvres gonflées, il soupire lorsqu'une voix filtrée par plusieurs épaisseurs de toile l'enjoint à venir :

    - Monseigneur, monseigneur ! L'appel aux armes retentit dans toute l'aile sud du campement, c'est le branle-bas de combat !

    Le duc s'étire lentement avec une souplesse presque lascive et se lève dans la pièce. Il frotte un bout d'amadou et allume une chandelle qui révèle sa complète et glorieuse nudité. Maille est un homme qui sait s'entretenir. De l'autre coté, l'enseigne se fait plus pressant.

    - Monseigneur !
    - Ils ne nous laisserons donc jamais dormir. Et bien tant pis.

    Passant une chemise longue qui lui retombe aux genoux, il se retourne vers la couche encore tiède qu'il vient de quitter. Les draps tassés dans un coin du lit bougent faiblement.

    - Nous continuerons à nous apprivoiser plus tard petit cœur.

    Le rabat de sa chambre retombe derrière ses épaules luisantes. Il ceint une ceinture, s'asperge d'eau fraîche et passe dans la pièce suivante où deux serviteurs tentent –sans succès- de le vêtir plus souverainement.
    C'est donc en chemise et pieds nus que le duc paraît dans la pièce suivante où l'attendent deux hommes. L'un couvert de poussière. Le second est juste un des gardes de sa tente.

    - Monseigneur, le cor résonne. Une autre attaque s'est déclarée par surprise en arrière de nos postes avancés, entame le crasseux après un salut d'une déférence moyenne.
    - Mes barons ne peuvent donc pas gérer une escarmouche convenablement ? Le point était pourtant clair qu'il fallait s'attendre à des mouvements nocturnes.
    - C'est véritablement diabolique monseigneur. Nous ne savons pas comment la chose est parvenue à enfoncer nos lignes et…
    - Qui est sur place ?
    - Le capitaine Rogue m'a envoyé vous prévenir. Guy d'Ehan est blessé.

    Maille reste songeur un bref instant. Ses doigts caressent distraitement la cicatrice fine et blanche qui barre son menton.

    - L'importance de l'attaque ?
    - Une créature monseigneur… peut-être deux.

    La réponse du soldat étire une mimique perplexe sur le visage ducal. Puis ses yeux prennent un tout autre éclat. Quelque chose qu'on trouverait en sous-sol dans un recoin oublié, quelque chose qu'on craindrait sans trop savoir ce dont il s'agit et qu'on tenterait d'amadouer par une offrande rituelle posée sur la dernière marche de l'escalier plutôt que de tenter de le chasser. Sauf que Maille ne semble pas du genre à se satisfaire d'un bol de lait.

    - Je suppose que cette paire d'ennemis est assez redoutable si elle est parvenue a blesser un combattant aussi exceptionnel que le chevalier d'Ehan, prononce lentement Maille d'une voix qui laisse sous-entendre que ledit "combattant d'exception" serait probablement capable de s'empaler lui-même sur son épée. Le soldat qui n'a rien compris se détend perceptiblement.
    - Oui monseigneur, c'est exact ! Mais il faut cependant préciser une chose, nous ne savons pas vraiment ce que sont nos adversaires. Il y a une bête fauve au pelage si sombre qu'on y perdrait du charbon et l'autre… et bien il semble que ce soit l'un des nôtres sous l'emprise d'un sortilège.
    - Magie noire, démoniaque ou elfique ?
    - Oui monseigneur, sans aucun doute.
    Maille jette un regard à la sentinelle de droite, fière et digne sous son uniforme impeccable avec l'étincelle bovine qui sied au fond du regard. Le genre de garde qui présente bien mais de qui il ne faut pas exiger plus d'une seule instruction à la fois. Puis il revient sur le messager qui du bovin tient également la tenue de cuir, l'odeur et l'allure générale en fait… exception faite sur sourire qui le fait juste passer pour un crétin.
    Il fait trois pas dans la pièce pour rejoindre une table où trônent une coupe, une carafe ainsi qu'un nécessaire à écriture. Saisissant un stylet entre pouce et index, il s'assied sur le bord du plateau et secoue ses mèches blondes désordonnées :

    - Décrivez.
    - Heu… oui monseigneur. Il a l'allure d'un homme sauf qu'il se bat comme une bête. Son bras gauche ressemble à… heu… rien de connu monseigneur. Quelque chose entre un arbre foudroyé et de la corne… c'est piquant, heu… ça change de forme.

    Le stylet roule sur le parchemin vierge. Maille se passe une main soudainement lasse sur le visage.

    - Sakutei, Sakutei, Sakutei que vais-je faire de toi… murmure t-il entre ses ongles.

    ***

    Le duel se poursuit depuis un moment maintenant, dans la plus grande confusion, sans même qu'un embryon d'organisation ne semble se former chez les humains. Les soldats encerclent toujours la scène, certains pointant des armes (sans grande conviction) et d'autres leur index. Sur le chariot, le gradé de l'affaire continue à brailler des instructions sans vraiment se faire entendre. Le spectacle de cette lutte entre ces deux monstres est tout simplement trop fascinant. D'un coté la bestialité contrôlée et adroite et de l'autre la pure et simple violence sans détail, sonore et dégueulasse.

    Thrace continue à chercher quelque chose sur le visage de cet homme-arbre. Les rares fois où elle a aperçu son regard fou ne lui ont rien appris mais elle est presque sûre de l'avoir déjà rencontré. Où ? Quand ? Ce sont des questions qui ne l'intéressent pas. Seule la raison du cœur compte et celui-ci lui commande d'intervenir… maintenant !

    Se relevant sur les coudes, la svelte ondine s'étire pour ressortir par l'arrière du chariot et roule immédiatement dans l'ombre de plus en plus rare du fait des innombrables torches qui mouchettent l'endroit. La jeune tueuse se relève et passe plusieurs fois sa langue sur les lèvres pour calculer sa progression. En arrière plan, toujours plus de soldats affluent. Il faut se lancer avant que les choses ne soient trop compliquées !
    Sa botte ripe elle recule, trébuche sur un truc mou qui se révèle être un autre curieux couché par terre et se ramasse sur les fesses. A peine le temps de grimacer, à peine de temps de jurer, l'obstacle passe de vie à trépas d'un craquement sec.

    Elle est encore accroupie lorsque le gaillard posté sur le chariot se retourne subitement et fouille la pénombre d'un air vigilant. L'aurait-il entendue ??

    - Par ici ! Torches ! Torches !

    Oh merde ! Thrace est contrainte de reculer plus loin mais trop tard, elle déborde dans une zone de clarté et se fait repérer par la troupe.

    - LA ! Une autre ! UNE FEMME !

    Et voilà, ça recommence. Elle convoque son épée de glace et ricoche sur leurs lames prêtes. Prenant appui sur leurs frappes, l'ondine se propulse en arrière et rebondi contre un autre soldat qui tente de l'attraper à bras le corps. Grossière erreur, il se retrouve à tenter de contenir ses tripes.
    Thrace se retourne, bloque un coup de taille et fait crisser sa double lame sur le fil d'acier pour dévier une lance dans le même mouvement. Ses mèches métalliques tintent lorsqu'elle se baisse de justesse sous un coup vengeur. Les soldats ne font pas dans la dentelle !
    Une botte dans un entrejambe, retenir son souffle, coup sourd, choc. Elle se cambre pour esquiver et reçoit un coup de coude involontaire dans la figure. Aouch. Une épée mord le cuir de son épaulière. Son pectoral encaisse une autre tentative pas assez puissante avant que la jeune fille ne réalise la précarité de sa situation et envisage immédiatement une solution de repli. Tous les autres coups tombent dans une brume évanescente qui s'enroule en écharpe autour d'une torche pour se gonfler de sa chaleur avant de disparaître dans les hauteurs.

    Elle ne réalise qu'une poignée de minutes plus tard que le fauve s'est échappé également en profitant de la confusion provoquée par son attaque. Ah ! Ce n'était donc pas totalement en pure perte. L'audacieux petit nuage de la brune file le train de la bête pendant ce qui semble être une longue et pénible progression. L'animal ténébreux boite sur trois pattes, blessé d'une manière qui semble rendre pratiquement impossible sa fuite. Et pourtant… c'est au moment où les humains finissent par la rattraper qu'il disparaît à nouveau entre les tiges folles d'un buisson. Thrace ne le repère qu'en ce concentrant intensément sur les mouvements qu'elle s'attend à trouver en lisière des arbres. Elle se garde bien de partager l'information et poursuit sa cible.

    Le fauve entreprend de s'enfoncer dans une partie de la forêt qu'elle ne connaît pas. Elle le suit entre les rocailles et les fougères. Elle est là lorsqu'il reprend son souffle au pied d'un chêne majestueux. Elle est encore là, dans le courant, lorsqu'assoiffée la bête tend la gueule pour laper un peu d'eau fraîche au sein d'une rivière chantante.
    Il fait extrêmement sombre et Thrace préfère de loin sa vision de brume qui ne s'embarrasse pas de luminosité pour lui révéler les contours et la circulation des fluides dans les corps. Sous cette forme, pour elle un arbre est un réseau de xylème et phloèmes qui charrie de la sève translucide, un être est une réseau dense de veines et de canaux complexes, même un brin d'herbe peut devenir captivant si elle s'attarde dessus. Voilà pourquoi il lui est également plus difficile de rester concentrée.
    C'est donc avec un temps de retard impardonnable qu'elle remarque soudainement que l'animal… n'en est plus un. Et poisse noire ! Que s'est-il passé ? Elle a raté le meilleur ! En lieu et place de ce terrible et sombre félin se tient un homme vieux et fatigué vêtu d'une peau de loup qui se tient voûté au dessus de l'onde, un bâton à la main. Il nettoie une vilaine plaie au bras avec des feuilles et respire encore lourdement des efforts. C'est bien la même créature qui a attaqué le camp des humains, ça ne fait aucun doute, sa signature liquide est la même.
    Thrace, se place juste en dessous de ce visage ridé qu'il penche à nouveau pour s'abreuver. Il plonge ses deux mains dans l'eau. L'ondine s'y accroche malicieusement et se laisse tracter en l'air jusqu'à ce qu'il la porte à ses lèvres et là elle reparaît partiellement, remuant la botte dégoulinante qu'il s'apprête à embrasser sous son nez.

    L'homme a un sursaut d'effroi.

    - QUE !

    Le rire véritablement cristallin de la jeune fille cisaille le silence tandis qu'elle retombe dans l'eau dans une éclaboussure magistrale. Elle en ressort aussitôt, glissant un morceau de glace au creux de sa paume pour épingler le vieillard sous la gorge. Ses yeux frangés de cette pulsion bleutée se rivent à son expression tétanisée. Elle biche.

    - L'ondine… tu es l'ondine, grince t-il.
    - Bien vu, tu me connais donc ?

    A ce moment il se passe plusieurs choses. D'abord une dérobade manquée, puis un grondement sourd, la frappe griffue d'un animal aux abois et un petit bout de glace qui se voltige en arc de cercle jusqu'à se ficher dans une écorce noueuse.
    Thrace bondit dans l'herbe et se penche en avant, une main devant elle et l'autre légèrement en retrait sur le coté. Plus de signe de la bête. Mais… la tueuse sent le mouvement fluide, un reflet d'acier scintille dans sa chevelure, elle détend son bras gauche dans son dos au moment où le fauve repasse à l'attaque.
    L'élément métallique crisse sur les crocs. Thrace maintient la gueule de la créature ouverte par l'espacement de ses écailles tranchantes de son bras.

    - Reprend forme humaine maintenant où je devrais t'y forcer.
    - Mais… je suis là.

    Une voix dans son dos. Hein ?? Le coup de bâton la fauche au creux des jambes, entre les épaules et finalement, alors qu'elle trébuche, en plein sur la tempe. Thrace pare le coup suivant à l'instinct avec ses avants bras durcis à l'Acier.  Combattant les lucioles qui traînent dans ses yeux, elle titube pour retrouver son équilibre ce qui lui vaut une autre volée de bois vert dans le genou. C'en est trop !
    Elle recule encore, et prend appui sur un tronc pour se réassurer. Sa voix contient quelque chose de définitif.

    - Oh très bien, si tu veux faire ça par la voie tortueuse.

    Ses doigts gantés dénouent agilement les lanières de cuir qui remontent le long de ses deux bras et autour de ses reins.

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