• Chapitre 49 : Rendre Gorge Sous un Ciel Gris.

    Une voix dérape dans les aigus :
    - Il est mort ! Par la déesse Noire !
    Une autre dérape dans l'agressivité brutale :
    - Garce ! Chienne ! Suceuse de moëlle morte ! Qu'est ce que tu lui as fait ?!

    Mais Sélène a l'air aussi choquée que l'agressive Syldane. Elle porte une main à ses lèvres. Son joli visage maintenant complètement vide de couleur s'étire encore lorsqu'elle tente d'ouvrir la bouche pour répondre. Bjorn la tire en arrière pour prendre la parole, un peu trop brutalement, il est vrai, dans sa hâte de l'éloigner de Syldane. Déséquilibrée, elle dérape sur une motte de terre et tombe sur les fesses. L'accusée sous les regards inquisiteurs, prostrée à coté de la victime. Un seul pour prendre sa défense.

    - Ce n'est pas elle.
    - C'est ça ! C'était si simple de tirer une petite pointe cachée au creux de la paume hein ! Trop facile. Salope !
    Les mains chaudes et poilues du nordique se lèvent pour calmer le jeu.
    - Attendez attendez, ce n'est pas elle je vous dis ! Quelqu'un par ici croit qu'il va s'en tirer comme ça…
    - Pousse toi de là le blond, je la pourfend !
    Les mains se ferment en poings.
    - Bon sang, ce n'est pas ELLE Syldane !
    - M'en fout ! De toute façon ce ne sera pas une grosse perte !

    Une autre épée gicle de son étuis. Les exclamations redoublent tandis que Syldane semble déterminée à prolonger la volonté de son défunt frère dont la dépouille encore tiède n'attire déjà plus beaucoup de regards.

    Les vénérables et respectables meneurs des thuadènes en sont là, qui ceinturant une taille, qui retenant un biceps, lorsqu'un cor retentit en contrebas. Tout le monde se fige.
    Uath et Chobard, les chiens de guerre de l'Etoile du Nord élevés à la castagne et nourris avec des graviers depuis leur enfance (au point que ça leur est entré dans le crâne) sont les premiers à réagir. Ils lâchent tout et caracolent à franches foulées vers la plaine en proférants d'abominables jurons de guerre. Les autres sont un peu moins mobiles et volubiles.

    - … ?
    - … !
    - Les humains, regardez ! Les humains sortent du bois du passage.

    Un doigt se pointe et effectivement, ceux qui ne s'attardent pas trop à le regarder peuvent contempler une masse grouillante qui emmerge lentement mais sûrement du couvert des arbres. Il y a là bas, perceptible même à cette distance, une puissante énergie martiale réglée par de réguliers roulements de tambours qui ajoutent encore sur l'effet magistral imposé par cette ligne d'humains alignés en ordre de bataille.

    - Plus le temps maintenant ! Où est le Marcheur ! Où est-il Bjorn ?! Claque un Bort presque hystérique tremblant de tout ses membres.
    - On n'a plus le temps de l'attendre, rétroque un autre, la main crispée sur la poignée de son épée.
    - Mais qui va nous commander ? Rechigne toujours le même Bort.

    Ça pourrait repartir pour un tour, heureusement, dans ce genre de situation, il y a les nordiques. Deux d'entre eux sont déjà à mi-chemin de leurs troupes. Il en reste un, Skeld, un peu plus lent à la détente, qui se redresse d'un coup, file une taloche brutalement virile à Bort-le-rabat-joie et met un terme aux discussions par un :

    - ON Y VA !

    Suivant son exemple, la plupart des meneurs redescendent donc le tertre en catastrophe pour prendre le commandements de leurs groupes respectifs. Ne restent en haut que les plus rétifs et les plus posés comme le vieux Jampre et Bort. Les plus morts aussi, comme Hédion. Et la plus folle de rage ; Syldane. Cette dernière profite de ce petit moment de stupeur collective pour relever une Sélène toujours muette de stupeur par le col de sa tunique.

    - Un instant pétasse ! On n'en a pas fini !
    Elle la tire en avant, déchirant l'échancrure du tissu léger et révélant un bout de poitrine de la jeune femme.
    - Syldane, par la déesse, pas maintenant, implore Bjorn avec une patience en forme de cordelette mouillée, nous règlerons le cas de Hédion après ! Avant tout, il…
    - T'inquiète pas, la bataille ne commencera pas sans nous, coupe t-elle de sa voix haut-perchée. Je ne partirai pas sans venger mon frère !

    Mais à cet instant, tout aussi soudainement que la plupart des choses arrivent ces derniers temps, les yeux de ceux qui font face à la plaine (c'est-à-dire tout les thuadènes restants sauf la guerrière hérissée de postillons) s'arrondissent.

    - Mais… qu'est ce qu'ils font ?? S'étrangle Bort.
    Bjorn reste figé, une stupéfaction creuse dans le regard.
    - Syldane… tu as tort, ils ne vont pas respecter les coutumes…
    - Merde ! Ils chargent !

    En effet, à peine quelques minutes après s'être reformés à la sortie du bois, les bataillons humains sont passés à une course rapide qui les menera en quelques instants au cœur même du campement des guerriers ripailleurs.
    Du haut de leur observatoire, les cinq thuadènes distinguent assez nettement les différentes formations. Trois pour autant qu'ils peuvent en juger. Et une des compagnies s'avance plus rapidement que les autres, probablement constituée de soldats plus légers mais néanmoins plus vulnérables.

    - Leur centre est en train de nous foncer dessus ! Hulule Bort dans une vibrante démonstration de ce qui lui vaut ses surnoms les plus féminins.

    Le vieux Jampre, plus noueux par comparaison, plisse encore le réseau de rides et de cicatrices qui lui vaudraient à lui des qualificafifs en rapport avec un chêne centenaire.

    - Ils brisent leur formation ? C'est ridicule, espèrent-ils nous avoir à la surprise ?
    - Ils vont nous tomber dessus !!
    - La ferme Bort ! Pleutre !
    Bjorn acquièse, calme, malgré la fureur ambiante.
    - La pente est en notre faveur. Ils seront essoufflés en arrivant au contact, nos troupes n'auront plus qu'à les massacrer. Il faut relayer la consigne, les cohortes doivent se tenir aux limites du camp. Formons un arc de cercle et laissons les s'empêtrer dans les tentes !
    Un autre doigt qui s'agite à nouveau dans leur champ de vision :
    - Les nôtres s'avancent sur la plaine.
    - Trop tard pour les bloquer alors, grince Jampre entre ses dents serrées.

    En effet, un petit groupe en coin se détache déjà du camp dévalant la légère pente à vive allure.

    - Uath et Chobard…
    - Les FOUS ! Ils ne peuvent pas espèrer tenir tête à toute une armée !
    - Il n'y a plus de temps à perdre. Syldane, nous règlerons cette histoire après. Rejoins tes forces, elles auront besoin de toi.
    - Mais Jampre…
    - Obéis moi pour une fois ! Et fais ce pourquoi ton frère (puisse Mara lui ouvrir la porte de l'autre monde) serait fier de toi.

    Syldane se plisse sur une moue contrariée. Elle se mord la lèvre, son regard automnal rebondit encore de la masse rugissante à la figure cendre de Sélène. Elle rechigne bien encore un peu mais finit par se laisser griffer par la précipitation. Relâchant finalement la tunique maltraitée de Sélène qui voile sa vertu d'un geste mou, Syldane remonte sèchement le baudrier qui tombe sur ses hanches étroites et emprunte à son tour le sentier de guerre non sans avoir lâché une dernière menace sur la tête de la blonde.

    - Ce n'est pas terminé.

    Jampre baisse la tête et coiffe le casque emplumé qu'il tenait sous son bras. Ses doigts noueux, usés plus par l'épée que par la coupe nouent ferment la jugulaire de cuir. Son regard de vieux loup gris s'attarde une dernière fois sur la forme molle du gros Hédion tombé avant la bataille par une pointe anonyme.

    - Je prendrai la tête de tes troupes, mon vieil ami… puisse ta rage et ton ardeur guider mon épée. Mag Tuired boira plus de sang humain que d'ichor thuadènes ce soir.

    Bjorn l'attrape par l'épaule au moment où il se détourne.

    - Jampre, attends. Uath et Chobard vont se faire tailler en pièce s'ils restent sans soutien. Les autres sont incontrôlables mais toi, avec la troupe de Hédion en renfort tu détiens la force la plus conséquente. Reste en retrait et prépare toi à les épauler au moment où les choses se corseront.

    La consigne fait sourciller son destinataire, il gonfle les joues et lance un regard profond au lieutenant blond.

    - Tu me demandes de ne pas combattre ?
    - Il y aura des humains pour tout le monde Jampre, je te demande de favoriser notre survie.

    Un instant de silence s'en suit. Une mâchoire se crispe puis se relâche. De tous les guerriers, Jampre est sans nul doute le plus vieux. C'est donc également celui qui est le plus à même de comprendre ce que signifie survivre. La répartie le laisse pourtant suspicieux.

    - De quoi as tu tellement peur ?
    - Je ne fais qu'exectuer la volonté du Marcheur.
    - Je ne fais pas confiance à ce capitaine fou.
    La barbu hausse les épaules.
    - Il nous mènera à la victoire.
    - Ou à notre perte !
    - Pas tant que…
    - Assez ! Le temps des paroles est révolu. Je ferai selon ta volonté, lieutenant du Marcheur. En tout cas pour l'instant. Fais en sorte que nous ne regrettions pas ta décision.
    - Bien, je vais envoyer Sétoine et Sigurd à la recherche de l'assassin de Hédion.

    ***

    Après les feuilles et les branchages, à peine sortis du bois, il leur faut changer de rythme. Les troupes suivant efficacement les roulements de tambours se précipitent sur la terre élastique. Au devant eux, légèrement en amont, le mamelon hérissé des bannières de guerres des elfes. En tête de la formation, le capitaine Rogue lance un ordre, bientôt relayé par ses subalternes.

    - Boucliers au dos ! Serrez court, à hauteur de poitrine, s'exclame le caporal Esculape.

    C'est sans doute une folie. Une folie pure mais il n'y a rien dans cette guerre que ne soit pas parti d'un dessein tordu. Les soldats gardent le regard fier et dur. Les mains remontent le long des manches pour attraper les lances plus près du fer. Les sangles des boucliers claquent sur les cotes de maille. L'ordre de marche s'accélère encore, poussant la troupe au petit trot.

    - Pour Mordaigle ! Pour le duc Maille ! Chaaaargez !!

    Les hommes bueuglent avec ardeur pour se donner du courage. Ils se ruent d'une même foulée, entraînés par la proximité de leurs frères d'arme. Bientôt les cris sont etouffés par la chaleur d'une respiration commune, la sueur qui empoisse la paume des mains, le bois lisse des lances qui glisse, les irrégularités du terrain qui manquent de faire trébucher tandis que tous regards sont rivés à la ligne de leur objectif. Les plus lents se font légèrement distancer tandis que les enthousiastes foncent bille en tête aux cotés du panache sanglant du capitaine, la formation est rompue.
    Les boucles teintent, les tambours battent, les bannières claquent, quelques uns continuent à s'enflammer le larynx. A droite, la phallange serrée et étroite du Bréhan et à gauche, les légionnaires du Croze-Hermitage restent en retrait. Ils sont seuls. Seuls ! C'est de la folie ! Des lanciers à peine cuirassés rompus à l'art de la défense qui se retrouvent en tête de la charge.

    Des silhouettes menaçantes se profilent en haut de la colline. Noires à cette distance. Elles brandissent haches, masses et tranchoirs grossiers. Les démons. Les démons ! Esculape reprend son souffle et postillonne par-dessus son épaule :


    - Les voilà ! Pointer et Déchirer !
    - Pointer et Déchirer !

    La devise de guerre se gonfle dans toutes les poitrines. Terribles, effrayantes, les masses hurlantes de muscles aux poils bouclés débaroulent comme des fous furieux. Ce sera un affrontement entre les tabards noirs contre des peaux de cuir mal tannées.

    Le contact est proche, les hommes de tête ralentissent légèrement pour assurer leurs appuis. Le contrebas leur offre une position désavantageuse mais leur allonge compense le handicap.
    Les bottes s'enfoncent, certains s'affalent dans la terre molle avant même l'engagement. Les haches ennemies se lèvent, les piquent des frères d'armes se dressent, autant de serres prêtes à tuer. L'aigle est prêt à mordre.


    LE CHOC !  Le fracas du métal, les premiers cris, d'abord de fureur puis de douleur, la hargne, le frisson d'adrénaline qui saisit les muscles, la salive qui coule, la sueur qui trempe, les impacts qui font vibrer les avant bras à s'en déboiter les épaules.
    A peines arrivés, la troupe de lanciers se fait complètement enfoncer. Les hommes se font déchirer, tombent en arrière, ripostent d'estoc et succombent de taille. La violence de l'assaut et si forte qu'Esculape et sa petite section arrivent déjà au contact alors qu'ils tenaient le centre de la colonne.

    Les lances se brisent mais les pointes se logent souvent dans la chair ennemie. De part et d'autre, c'est la sauvagerie la plus intense. Il n'y a pas d'organisation, juste une tuerie. Et du sang sur les visages. Au devant, les hommes peuvent encore voir le panache rouge du captaine Rogue flotter dans la mêlée. La bannière d'Ehan est tombée au premier choc. Non, la voilà qui se relève, probablement reprise par une autre main. Il faut les transpercer !
    Les tambours restés en arrière changent encore de rythme. A la frénésie désordonnée du départ succède alors un roulement sourd et mécanique.

    - Boucliers ! Boucliers en place !

    Immédiatement, les lanciers encore préservés du combat par l'intertie de la masse débouclent leurs harnais et passent les grands disques d'aciers à leur bras. Assez larges pour couvrir la poitrine de son voisin. Assez solides pour résister à la charge d'un taureau.
    Malgré leur course et le chaos, les soldats de Mordaigle sont entraînés et parfaitement disciplinés. Pendant que les premiers rangs se font hacher, les suivants s'organisent et dressent bientôt un mur de pointes qui arrête les coups et retourne la vengance de l'Aigle dans les ventres. La pression est rude !

    ***

    Pour Uath et Chobard, cet engagement ne diffère pas des autres. Foncer, détruire. Pas besoin de réfléchir, les deux meneurs sont toujours en tête des nordiques qu'ils fédèrent. Leurs cris sont plus puissants, leurs coups plus féroces. Quand l'un éclate un crâne, l'autre le protège d'une lance sournoise.
    Quand les boucliers se lèvent, ils redoublent de frappe. Eux-même n'en portent pas pour manier leurs instruments de mort à deux mains. Le sang humain, impie, gicle déjà sur les plastrons. Les nordiques ne font pas dans la dentelle. Des lanières de cuir autour des paumes pour assurer leurs prises, une simple couche de cuir pour couvrir les parties sensibles et tout le reste est consacré à la liberté de mouvement.
    Les soldats sont solides mais faibles. Chaque égratignure qu'ils portent aux nordiques ne fait qu'augmenter leur fureur. Plus bêtes qu'hommes certains sont presques nus, affichant aux yeux de tous le plaisir turgescent qu'ils prennent à éclater ces corps gringalets. Au combat, l'Etoile du Nord est la plus effrayante car elle n'admet aucun répit, aucune concession. Les barbus frappent et grogent sans même reprendre leurs souffles. Quand l'un d'eux tombe, le suivant l'enjambe simplement pour punir, pour venger mais jamais pour aider. L'Etoile de Nord se consacre à l'attaque. Chacune de ses pointes est une arme, chaque individu est un astre unique.
    Et si les chétifs humains peuvent compter sur leur équipement, les thuadènes de l'Etoile ont l'atout de la bestialité. Une férocité qu'ils savent, quand le besoin se manifeste, pousser au plus extrème.

    Alors que les premières blessures graves fleurissent sur les tatouages, les premières rages apparaîssent. Sur la droite, l'un d'eux éclate d'un coup, il écarte les deux bras et pousse un hurlement terrible. Saisit par la folie Berserk, il opère un massacre dans les rangs ennemis avant de se faire arrêter par trois coups simultanés dans la poitrine. Le liquide poisseux roule le long des manches. Et pourtant il continue ! Insensible à ces fers qui le labourent, il avance, craque les bois et enfonce sa hache, encore et encore.
    Chez les humains, le doute s'instille. La panique fendille les cris si hardis quelques instants plus tôt.

    - Caporaaaaal !!
    - Joignez vos boucliers !

    Dans toute organisation, il faut saisir le meneur. C'est facile quand on prend le coup de main. Uath le désigne du doigt, Chobard acquièse. Deux coups pour ouvrir la voie, une parade rapide, une botte dans le ventre, un poing sur un nez, la hache levée !

    ***

    La tête d'Esculape vient de rouler à terre, les yeux encore éxorbités de surprise. La ligne est sur le point de cèder ! C'était une folie ! Une folie !

    - Reculez ! Reculez pieds à pied ! Clame un autre galonné.

    Le soldats se recroquevillent derrière leurs protections, bien peu sont encore indemnes malgré leur supériorité numérique. Les démons sont véritablement possédés d'une frénésie animale, ils ne partent jamais sans emporter un ou deux hommes avec eux dans la mort ! Pour cette compagnie usée par le service, chaque corps qui roule est celui d'un ami ou d'un compagnon de beuverie. Certains s'en endrucissent, d'autres en tremblent. Le combat devient toujours plus rude. Comme si ce sang qui salit les lames leur donnait encore plus de force. Inconcevable !

    - Pieds à pieds ! Encore !

    Facile à dire. Il faut pouvoir le fait sans trébucher sur le cadavre du brave type qui te servait de labière hier ou même sur bête motte de terre... une main ? Continuer à percer, se protèger et tenir, tenir, tenir.

    ***

    - Ils reculent !

    Le soulagement visible sur les traits de Sélène se laisse gonfler par ses espoirs. Mais de son coté, Bjorn est de toute évidence plus réservé. La lipe songeuse, les yeux étrécis, il pense. A quoi ? Qu'est ce qui peut ne pas lui plaire ?
    A présent, c'est toute l'armée des thuadènes qui s'est élancée dans la bataille. La bannière de Nemed claque sur la droite. Le fils du thuadène au bras d'argent s'apprête visiblement à engager les troupes humaines restées en retrait. A gauche, Bort fait de même avec la seconde formation de soldats en réserve.
    Mais le plus gros des troupes se porte au centre. Casse-Crâne, Skeld, Syldane, ils sont trois à être venus prêter main-forte aux groupe de fou de guerre qui taillent dans le vif. Des centaines de thuadènes contre une seule compagnie, les humains sont perdus. Et pourtant, un grain de sable persiste dans la botte. C'est ce détail qui fait tiquer Bjorn.

    - Les nordiques se sont trop enfoncés dans les lignes, les autres ne peuvent pas les rejoindre. Regarde, les humains se sont refermés sur eux comme une flaque de boue sur un mollet.
    - Mais ils tiennent ! Nous allons vaincre Bjorn !
    - L'ours n'est pas mort Sélène. Il y a quelque chose qui ne me plaît pas dans ce placement. C'est trop… évident. Les humains sont connus pour leur machiavélisme et je ne vois aucune trace du reste de leurs armées. A quoi jouent-ils ?!

    Son regard parcourt encore la plaine à la recheche d'un indice. Comme convenu, les troupes de Jampre sont encore au camp, prêtes à intervenir sur son ordre. Le vieux loup tient ses hommes mais pour combien de temps ?

    Au loin, derrière les lames de bronzes qui claquent sur les boucliers gris, derrière les têtes casquées, les panaches agités et les bannières fières, le rythme change brutalement. Les tambours reprennent les battements sourds et rapides du début de l'affrontement. Un changement de tactique ou une phase préméditée ?
    Pour le puissant lieutenant, c'est tout vu. Bjorn s'en mord les lèvres :

    - Par MARA ! C'est un piège ! Un foutu piège !

    ***

    Les corps s'entassent devant les tibias, c'est atroce. Le sol en devient boueux à force, les hommes suffoquent. La fatigue de l'effort se fait maintenant sentir. La charge était trop brutale, à l'opposée des habitudes des lanciers qui avancent généralement plus régulièrement. En mêlée, les longues piques deviennent gênantes, elles s'entrechoquent les unes les autres, s'élèvent et s'abattent sans raison… Certains en viennent à tirer leurs épées courtes, affaiblissant encore le schéma global, le poussant jusqu'au seuil de rupture. Mais ça, aucun ne peut en être concient, plongé au cœur de la sueur, des cris et des tripes qui se vomissent hors des ventres béants.
    Voilà ce que l'on obtient en utilisant des troupes sans tenir compte de leur spécialité. Se pourrait-il que le duc soit novice en stratégie à ce point ?!

    - On ne tiendra jaaaararrgh !!

    La compagnie de Mordaigle recule encore en ordre mais la débandade menace. Elle continue pourtant de suivre ses instructions insensés qui la déciment. Pour quelle gloire ? Pourquoi ? C'est un carnage ! La troupe est coupée en deux, les monstres colossaux ravagent l'intérieur même de la colonne, faisant fi des barrages hérissés. Encore six pas en arrière, bloquer. Les boucliers fendent le sol pour encaisser le choc. Le sang est chaud ! Quelqu'un tombe avec le visage ouvert en deux sur une colonie de dents cassées qui dégringlent dans la boue à sa suite. Visions d'horreur qui imprègnent la rétine à tout jamais et rendent inattentif au coup suivant.

    - Quelqu'un a une idée pour la suite ?

    Il n'y a plus de gradé dans les parages, ils semblent tomber plus vite que les autres, mais il y a toujours le petit plaisantin qui rira même lorsque ses boyaux fumants et violacés se dérouleront dans la boue. Sa répartie n'arrache même pas un sourire aux rictus concentrés de ses camarades. A présent, c'est une lutte pour survire. L'attaque audacieuse et précipitée s'est retournée en défense désespérée.

    - Les tambours…
    - Qu'est ce qu'ils foutent par Mara ! Ils devraient déjà être là !
    - Accroche toi gars… attention !

    Une main vole dans les airs traînant sa queue de perles vermillonnes dans son sillage. Et quelque part, en avant sur la gauche, c'est un cri :

    - Croze-Hermitage ! Croze-Hermitage !
    Pratiquement au même moment, sur la droite :
    - Le Brehan est là !
    Un soldat tourne sa tête casquée pour vocifèrer à l'attention de ses camarades.
    - Ils arrivent ! Ouvrez les rangs ! Maintenant !

    Les mâchoires du Duc se referment, les terribles épéistes cuirrassés des deux baronnies viennent de se joindre au gros de la mêlée, soulageant les lanciers épuisés sur le front extérieur et se rapprochant peu à peu des nordiques engagés au cœur.

    ***

    Sélène est visiblement consciente que quelque chose vient de changer mais elle n'en comprend pas la subtilité. L'empoignade confuse semble avoir fusionné en une grosse mélasse gluante qui se traîne sur le champ de bataille comme une limace obèse, ne laissant dans son sillage qu'un sillon de bave rouge sombre.

    A force d'insister, elle finit par arracher une explication au lieutenant qui s'agite nerveusement :

    - C'est un mouvement de tenaille. Ils ont volontairement attiré nos troupes en reculant et maintenant ils enferment le centre avec leurs flancs ! Uath et Chobard vont se faire écraser !
    - Que Mara nous protège ! Bjorn, il faut faire quelque chose !
    - Non pas maintenant, c'est ce qu'ils veulent, ils savent que nous allons tenter de forcer le verrou. Regarde ! Ils se disposent pour fermer les lignes extérieures ! Il faut trouver la solution…
    -  BJORN ! Ils vont tous les tuer ! Envoie Jampre !
    - Non… non, pas encore, si trois groupes ne parviennent pas à ouvrir leurs rangs, un quatrième ne fera qu'augmenter la confusion. Foutresang ! Qu'est ce que c'est que ces troupes ! Avec quoi il faut taper ?! Je comprends mieux pourquoi leurs troupes légères ont chargé… ils voulaient nous empêcher nous même de foncer sur leurs soldats cuirassés. Nous avons été bernés comme des enfants !

    ***

    Uath est visiblement embêté. Sa magnifique hache de guerre, trophée de maintes générations de thuadènes, fierté colossale aux gravures rituelles… Sa hache vient de se briser net sur un de ces foutus casques. Il assène un terrible coup de ce qu'il en reste et la projette méchamment dans la cohue.

    - Tant pis, faudra finir aux poings ! Rugit-il avec ardeur.

    ***

    En quittant la tente de Maille, je n'avais pas trop d'idée en tête. Rôder près des soldats ne me paraîssait pas une bonne idée et de toute façon, toute une partie du camp était en branle-bas. Ce n'était plus le moment de vadrouiller au hasard.

    C'est comme ça que j'ai tout naturellement repris le chemin de la petite tente allouée à  Javel et son garde du sommeil. En chemin, me dégourdir les jambes m'a également permis de me dérouiller les idées.
    Plus j'y pense, plus ça se clarifie. Le duc a bien mené son jeu ; pénètrer dans le Sidh sous un faux prétexte en espérant en reconnaître les forces et faiblesses personnellement. Un risque à la mesure de son ambition. Pas de chance pour lui, les elfes nous ont trucidé avant d'engager la causette. Ça ne l'a visiblement pas empêché de passer à la suite de son plan. Maille avait donc presque tout prévu. Il est temps pour moi aussi de commencer à faire des plans. Et j'ai une petite idée…

    Il me faut tout d'abord m'assurer de certaines choses et parmi elle, l'état d'Elutrine. A ce sujet, une étrange surprise m'attendait chez le vieux rêveur.

    - Qu'est ce que c'est ? Dis-je en soulevant l'espèce de bol feuilleté du bout des doigts.
    - Dans l'autre sens gamin ! C'est un casque.

    Ah, sous cet angle effectivement… mais je n'ai jamais rien vu de tel. Les bords sont largement évasés et en lieux de ventail, il ne présente qu'une courte visière qui doit retomber juste au dessus des yeux. Les plaques de fer qui le composent sont mobiles entre elles, juste de quoi permettre de légères inclinaisons de la tête je suppose…

    - Ça vient de chez moi.
    - Hein, comment ça de chez… oh.

    Pas de coup de canne pour secouer ma pespicacité empâtée, Javel a l'air étrangement calme. De même que Kageisha, apparement bien remis du coup de genou que je lui ai collé dans les parties pour me débrasser de lui avant d'aller voir Maille. Je lui adresse un petit signe de main auquel il ne répond, mais ai-je besoin de le préciser, que par de l'indifférence.

    - Tu as sorti un autre objet de ton rêve…
    - Ça, je te le ferai pas tous les jours alors prends en soin gamin !

    A cet instant, une grande clameur s'élève quelque part dans le camp. Passant la tête par l'ouverture, je ne repère rien d'autre qu'un foutoir de toile et de cordes tendues mais j'en déduis que quelque part là bas derrière, les armées de Maille vont se mettre en marche. Je regarde le casque, pas vilain mais quand même un attirail guerrier, donc rébarbatif.

    - La bataille va commencer… Je suis censé participer ?
    - Pourquoi ? Tu dois te prouver quelque chose gamin ?
    - Bah…

    Je lâche le bol exotique sur une paillasse et m'allonge pour réfléchir. Du fer hein ? Comme la tunique et le gant, apparement les rumeurs vont vite.

    - Tu es donc au courant pour Elutrine.
    - Le Kregg ? (Il me répond la bouche pleine, je réalise alors qu'il est en train de manger). Moui… je reste dubitatif mais le duc a insisté. Je me dis que si t'enfile ce truc, t'auras peut-être plus de chances de survivre. Si ce n'est pas grâce au fer, ce sera peut-être grâce au casque en lui-même.
    - J'ai la tête dure… pourquoi tu l'as tiré de ton rêve ? Une pièce de l'arsenal aurait fait l'affaire non ? Et puis je pensais que ça te fatiguait…

    Dehors, les acclamations enflent, pas croyable ce que les gens peuvent jubiler à l'idée d'aller claquer du cartilage… Ce n'est pas mon cas, avant je prenais du plaisir à simplement exister. Je ne suis pas farouche du gobelet. Mon idée du bien-être, c'est un troquet humide de chaleur où je me laisse aller à compulser les racontards de soifards intarissables et insatiables.
    Claquant une pichenette revancharde sur le fer du casque, je m'étire au moment où Javel finit par me répondre après une longue et laborieuse séance de mâchonnage. C'est de son âge.

    - Tu as vraiment des raisonnements immatures. Si tout le monde raisonnait comme ça, personne ne travaillerait, gamin. Bon et puis je te devais bien ça, tu ne trouveras pas de foutue protection plus robuste que ce fer-de-songe. Quand je rêve, je mégote pas !
    - Fer de songe ?
    - Rien de ce qui sort de mes pensées n'est totalement sembable à ce qu'on trouve dans le monde réel. Ni totalement prévisible d'ailleurs… hem.
    - Mmmh. Mmmh. J'ai vu ce que ça donne oui. Dis moi Javel, à ce propos, j'aurais une petite suggestion à te faire.

    Le vieux relève la tête de sa gamelle et s'essuie la bouche sans façon d'un revers de manche. Je balance mes jambes sur le coté et m'assoie en tailleur pour le regarder avec tout ce que je peux réunir comme sérieux sur une trogne massacrée comme la mienne. Il me renvoie un sourire fripon d'une incongruité folle. Je crois que ce type devient cinglé lui aussi.

    - T'as l'intention de te tirer d'ici ? Si t'as de quoi me garnir la musette, je te suis.
    Ou alors c'est juste parce qu'il est en train de se remplir l'estomac. Levant une paire d'yeux au ciel, je reprends avec "tout mon sérieux".
    - Non, au contraire. J'ai bien envie de profiter de ce remue-ménage pour tirer mon épine du pied.
    - Hum, (il mâche) une épine en forme de jeune fille aux cheveux blanc hein… (il avale).
    - La marque des nécromanciens…
    - Et des vieillards ! (il postillonne quelque chose de gluant… bwerk).
    - Bon, je t'explique…
    - Et le duc Maille ? Il ne t'as pas botté le derrière ?
    - Du tout. J'ai plutôt dans l'idée qu'il s'attendait à me voir débouler. Comme d'habitude notre crémeux copain avait anticipé le coup.
    Ce faisant je jette un œil à l'inexpressif Kageisha et je crois surprendre quelque chose ressemblant vaguement à un sourcillement.
    - Oh. Bon. Je t'écoute.

    ***

    Avec l'entrée en action de nouvelles troupes fraîches, la donne a redoutablement changé. Les démons de la première vague passablement débordés sont maintenant isolés en petits groupes combattant dos-à-dos. Ceux qui possédaient un quelconque pouvoir de combat l'ont maintenant épuisé. A ceci, il faut ajouter que contrairement à leurs adversaires, ils ne disposent de protection d'aucune sorte. C'est maintenant que les lanciers de Mordaigle reprennent l'avantage. Tapis derrière leurs boucliers, ils parviennent encore à infliger quelques coups derrières les mollets et les chevilles.

    Cet ultime signal a radicalement changé leur comportement, ils fonctionnent maintenant au ras du sol. Piques sournoises qui surgissent au débotté pour tromper la garde des colosses aux crinières extravagantes poissées de sang et de boue séchée. Les exclamations rauquent deviennent râles lorsqu'un tranchant barbilloné cisaille un tatouage de biceps ou rabote un bout charnu de cuisse luisante de sueur.
    Les coups claquent dur, les glaives courts des légionnaires du Croze poignardent aussi sûrement qu'ils tranchent tandis que les claymore du Bréhan s'imposent par leurs dangereux coups de taille qui forcent les adversaires à dépenser beaucoup d'énergie pour les détourner.

    Deux compagnies lourdement cuirassées qui ne peuvent pas courir. Les soldats carapaçonés peuvent encaisser les tranchants les plus vifs mais qu'un seul d'entre eux tombe et il ne peut espèrer se relever sans aide.
    Mais ce n'est pas terminé, ce n'est qu'un seul des bataillons ennemis. Les autres sont toujours massés autour de ce nids de vipère, tentant de joindre leurs frères avec une frénésie tenace.
    Mieux équipés, plus réfléchis dans leurs attaques, les elfes de la seconde vague donnent du fil à retordre aux premières lignes dont la mission absolue est d'empêcher ces troupes fraiches de secourir leurs camarades. Leur surnombre devient difficile à gérer. La porte de sortie va être étroite.

    En arrière, les tambours roulent toujours.

    ***

    - Bjorn, envoie Jampre maintenant !
    Sélène trépigne littéralement. Tenant sa tunique déchirée d'une main, elle semble vouloir utiliser la seconde pour secouer quelque chose violement.
    - Foutues têtes brûlées. Si seulement ils pouvaient se protèger on pourrait temporiser mais là… il nous faudrait des brumeux, des follets ou des fangeux. Si le Marcheur était là…
    - Mais il n'est pas là et on ne peut rien y faire ! Alors envoie la réserve MAINTENANT !
    - Non.

    Toujours relativement calme malgré la tempête, Bjorn se tourne vers les petits messagers massés derrière lui. Il en attrape un par la peau du cou et lui fait mémoriser une consigne à transmettre à Jampre : "surtout ne pas bouger". Sélène secoue la tête avec désapprobation.
    Depuis quelques instants, les autres membres non-combattants du conseil se sont rejoints en haut du tertre pour disposer du point de vue sur la scène. Pour tous, il est clair que la bannière de l'Etoile du Nord tombera bientôt. Mais pour le moment personne encore n'a osé s'imposer au lieutenant intimidant de résolution. La seule véritablement farouche, Zétane, est curieusement occupée à croquer une pomme verte, ce qui explique sans doute qu'elle n'abreuve pas Bjorn de ses sarcasmes.

    - Si Uath et Chobard ne reçoivent pas d'aide d'ici peu, ils sont perdus.
    - Les autres sont bloqués. Le Marcheur avait raison, dans notre éperdue quête de gloriole nous sommes incapables de fonctionner comme une armée. Il suffit de voir nos adversaires pour comprendre ce qui ne marche pas !
    - Nous sommes peut-être désoganisés mais nous sommes plus braves ! Nous triompherons par la force, répond une voix râpée qui évoque immanquablement le Porteur de Mémoire.

    Personne ne lui répond. Tous les yeux sont aspirés par l'énormité de ce qui se joue en contrebas.

    - Et puis merde ! Si tu ne veux pas envoyer des renforts alors je vais me débrouiller !
    - Sélène…

    Levant deux bras au-dessus de sa tête, la jeune femme arrache quelques mèche de ses cheveux et s'agenouille au sol. Un petit couteau apparaît dans sa paume. Sa tunique maltraitée retombe à nouveau, dévoilant une parcelle de nudité mamelonnée.

    - Tant pis pour l'interdiction. S'il te faut des esprits, je vais en invoquer. J'ai vu le Marcheur et le Dadga Nuadien faire ça des centaines de fois, ça ne peut pas être si difficile.
    - Tu n'as jamais bien ça ?

    Zétane jette son torgnon dans les fougères et lisse le devant de sa tunique de forestière.

    - Bien sûr qu'elle ne l'a jamais fait puisque c'est interdit. Et toi, arrête de faire la maligne.
    - Je suis la maîtresse des rituels d'accord ? C'est moi qui gère ce genre de droits. Et j'ai décidé de m'occtroyer une exception, rétroque t-elle avec une moue pincée.

    Insensibles aux réticences, Sélène poursuit les préparatifs de son incantation. Le regard défiant, elle s'entaille le gras de la paume d'un geste sec et griffe la terre molle pour pétrire une petite boulette de sang et de glaise mêlée.

    A cet instant, le messager revient au rapport. Bjorn le cueille à nouveau. Il y a une réponse : "dis lui que sa pusillanimité nous mènera à notre perte ! Je ne vais pas rester là à me couvrir de honte pendant que nos frères appellent !" articule docilement la petite créature avant de se voir rejetée au sol sans ménagement. Jampre n'a jamais vraiment su se servir des homonucles.

    Cette fois le nordique lâche un vrai juron.
    Et en contrebas, les bannières jumellées du Pin et de la Corne Rouge se mettent en branle. Toujours plus de guerriers, hommes et femmes confondus, viennent s'entasser devant les lignes humaines verrouillées de main experte.

    ***

    Allongé sur la paillasse, je regarde le médecin qui lui, auscule ma mâchoire patiemment. Ça me fait loucher.
    Après notre conversation, nous en avons conclu qu'il était temps de se pencher sur le cas d'Elutrine. Javel m'a finalement avoué qu'il n'en sait pas assez pour inverser les effets de cette contamination osseuse. Ça m'a fait gorgner un moment mais nous commençons l'un et l'autre à nous comporter comme des adultes responsables. Peut-être est-ce dû à cette ambiance guerrière qui implique forcément des choses graves.
    Toujours est-il que j'ai accepté de mauvaise grâce de me prêter au jeu de l'examen médical même si je doute qu'on en retire quoique ce soit.

    Et effectivement, le toubib a l'air perplexe. C'est le même que celui que j'ai croisé la veille. Le rebouteux aux herbes.

    - Franchement je ne m'attendais pas à ça.
    Il s'essuie les mains sur un ligne propre, sans plus par habitude que par nécessité vu qu'il ne m'a pas charcuté.
    - Quand je t'ai vu, j'ai cru qu'il s'agissait d'une blessure qui t'aurais raclé la peau… mais ça n'a rien à voir. Attends, dis moi si je te fais mal là.
    - Hé !
    - Bouge pas… alors ?

    Pour autant que je sache, il se contente d'appuyer sur mon menton.

    - Non.
    - Mais tu sens quelque chose.
    - Bah oui, tes doigts.
    - Hum.
    - Quoi "hum" ?
    - Non rien, rien. Il faut que je réfléchisse.
    - Ah non !

    Je me redresse d'un coup. Torse nu pour les besoins de la science, il m'est apparu en même temps que les autres avec une certaine horreur fascinée que le parasite tend déjà des filaments vers mon abdomen. Au total, Elutrine possède maintenant mon bras de la main à l'épaule, omoplate incluse. Mais aussi ma gorge, ma mâchoire inférieure et la moitié de ma poitrine. Sans compter je ne sais combien de ramifications dans mes organes.

    Je pense que je devrais être plus inquiet. Je devrais être malade de folie. Je devrais me ronger les sangs, les ongles et tout ce que je pourrais trouver comme peau morte au bout de mes doigts. Mais par je ne sais quel procédé, je suis calme. J'observe tout ça avec la même distance que celle du toubib.

    - Ne me ménage pas hein ! C'est moi qui suis venu te trouver alors dis moi ce que tu as trouvé. Quand on "humme" de cette manière, c'est qu'il y a anguille sous le cartilage.
    - C'est plus compliqué que ça.
    - Je sais, je sais. C'est assez dur à admettre mais Javel m'a greffé ce bout d'os par une opération nécromantique. C'est de la magie noire !
    - Non.

    Ma bouche s'ouvre bêtement. Je reprends avec beaucoup moins d'emphase.

    - Quoi non ? Hé, je connais mon histoire…
    - Je veux dire, non ce n'est pas de l'os.

    ***

    - Je crois qu'on est tombé sur un os…
    - Bjorn, il FAUT faire quelque chose !
    - Sans troupe à commander ?
    - Je ne sais pas moi… Sélène, les fangueux ?
    - Ne la déconcentre pas andouille.
    - Oui bah si elle parvient à briser le sceau de garde ET à convoquer les esprits correctement, ça ne changera pas grand-chose de toute façon, alors…
    - Attendez regardez, regardez…
    - Quoi ?!
    - La bannière de l'Etoile du Nord est tombée !!
    - Mara a parlé, les hommes d'Uath et Chobard dîneront avec elle se soir.
    - On ne peut pas laisser faire ça !

    Bjorn, Zétane, Gord le forgeron, le Porteur de Mémoire, le Barde et les autres… tous sont là, fébriles et impuissants à donner leurs avis dans le plus grand chaos. Parfois, les regards se tournent anxieusement vers la grotte du Dagda dont toujours aucune nouvelle n'est parvenue.
    Un moment, on aurait pu croire que Bjorn, à bout de nerfs allait craquer et envoyer un contingent pour quérir le Marcheur en urgence. Mais la loyauté qui le lie à son capitaine est plus profonde que ça. Il a tenu bon et a contemplé le désastre.

    Vagues après vagues les troupes thuadènes sont venues se briser sur les phallanges solides des humains. Coriaces, ils sont parvenus à réduire le front sans pour autant exposer leurs flancs en se glissant eux même dans une petite nasse qui les enferme sur les cotés.
    La mêlée continue de se déplacer lentement, vers l'arrière et sur la droite, en direction de l'ouest.
    Sur le coté, Sélène est couverte de sueur, ses bras toujours levés sont maintenant agités de tremblements comme si elle essayait de soulever une masse trop lourde pour elle. Sur son avant bras gauche, deux mince filets de sang ont séché sur sa peau délicate. Personne ne peut l'aider, personne ne peut interrompre le rituel sans risque.

    - Je ne comprends pas pourquoi ils ne combattent pas ouvertement.
    - Parce qu'ils sont en sous-nombre. Ils se défendent. Et foutrement bien par la déesse !
    - Ils se déplacent encore.
    - Pourquoi ? Pourquoi !

    Sous leurs yeux, les bannières du Pin, de la Corne Rouge et de la Corne Blanche se regroupent derrière les autres. Le Bras d'Argent, la Masse, la Coupe et le Crâne sont toujours aux prises avec les humains en arc de cercle.

    - Jampre et Syldane vont tenter de les contourner à nouveau.
    - Peine perdue, on sait tous où ça mène.

    En effet, les trois cohortes réunies galopent sur le flanc mais immédiatement, les humains réagissent en déplacant leurs troupes pour échapper à la manœuvre.

    - Ce petit jeu ne durera pas éternellement. Les humains sont des créatures fragiles. Ils ne tiendront pas ce rythme toute la nuit.
    - Je ne pense pas qu'ils aient l'intention de se battre jusque là. Je m'inquiète de ne voir aucun renfort pointer à l'horizon. Leur armée est plus grosse que la notre et ils n'engagent qu'une partie de leurs forces ! C'est absurde.

    Bjorn s'avance alors de trois pas et se dresse sur la pointe des pieds. Il semble vouloir humer quelque chose. Il se tourne alors vers les autres et désigne l'orée du bois maintenant proche de la zone d'affrontement.

    - C'est un autre piège. Depuis le début ils nous attirent et nous leurrent vers la forêt sur la droite. Pourquoi précisement ici ? S'ils voulaient reculer, pourquoi ne pas l'avoir fait en ligne droite ?

    Les autres se taisent, soit parce qu'ils ont peur de poser la question, soit parce qu'ils ont peur d'avoir compris. Une seule brise le silence glacé de sa voix assortie.

    - J'aurais dû m'en douter.

    Zétane crache par terre et jette un regard dur en direction du combat. Sans mot dire, elle se cambre en arrière et mime la posture bien connue de ses pairs ; le bras gauche tendu à l'horizontale et le droit, replié, semblant crocheter une corde invisible. Une pose de chasseur.

    Alors même qu'un nouveau son de tambour ébranle la plaine, la pâle thuadène fait semblant de relâcher la tension de son arc imaginaire.

    ***

    - Pas de l'os ? Vraiment ?
    - Grossièrement, un être humain c'est d'abord une charpente minérale qui tient par des fils et des lanières sur laquelle on ajoute un certain nombre de tuyaux et de poches remplies de fluides. Et pour faire tenir le tout, on l'enrobe dans une couche de peau poreuse et flexible.

    Sa manière de parler du corps comme s'il participait à la conception est assez inattendue. Amusante dans son incongruité. Je renifle de désintérêt mais il continue :

    - C'est assez bien fait. Chaque chose a sa place, son rôle. Et pour toi, c'est cette chose qui remplace ce que tu as perdu. Pas seulement la forme, mais aussi l'usage et la fonction.

    Là je ne pige plus. Je fronce les sourcils et tend le bras (le gauche sans m'en rendre compte) vers ma tunique à col long.

    - Ta bouche, par exemple. Sur un corps normal, les lèvres assurent la modulation de certains sons et retiennent la salive qui sans ça, coulerait en permanence. Toi tu as perdu la lèvre inférieure et pourtant, tu ne baves ni ne bafouilles.
    - Oui maintenant que tu le dis, j'ai déjà entendu ça… un caporal m'en a parlé hier.
    - Si c'était de l'os, ça en serait pas possible. Trop rigide. De plus j'ai remarqué une porosité anormale qui devrait la rendre très fragile. Mais apparement c'est costaud et reviviscent.
    - Revivi quoi ?
    - Ça repousse tout seul, traduit Javel qui jusque là se tenait tranquille dans son coin à croquer son oignon. Quand on te coupe on morceau ça repousse.
    - Ouais c'est ça.
    - T'as déjà oublié ? Attends gamin, on peut te rafraichir la mémoire, j'appelle Kageisha.
    - Laisse ton découpeur de jambon dehors, je sais comment Elutrine fait pour croître.

    Deux paires d'yeux se tournent vers moi :

    - Elle boit du sang. Le mien en priorité mais quand ça ne suffit pas… celui des autres.
    - Vampire, murmure le toubib. Je me rappelle alors qu'il vient d'une bourgade réputée pour ses buveurs nocturnes ; Crevant Laveine, ironie du sort hein ?
    - Mmh, en effet le Kregg a une forme de développement bien à lui. D'après la théorie c'est en le nourrissant qu'on peut accroître ses capacités. A l'Université Noire, on nous enseignait qu'il fallait choisir entre le sang mort et le sang vivant. Ne jamais mélanger les deux dans un Kregg.
    - Mais c'est arrivé. Elutrine s'est gavée d'un zombie quand je me suis battu contre un des satrapes de Mélanargie.
    - On ne pouvait pas rêver pire…

    Le toubib se passe maintenant une main soucieuse sur un visage perplexe, le tout enrobé de sourcillements perdus.

    - De quoi vous parlez là ?
    - Javel voulait devenir nécromancien mais il a raté l'examen.
    Touché…
    - J'étais apprenti chi-miste ! Je n'ai même pas atteint la toge brune. Et je suis parti de mon plein gré !
    Je me marre intérieurement mais parviens à garder une attitude désinvolte.
    - Peu importe…
    - Mhff.

    Sakutei, bien joué. Ça c'est marrant, faire enrager un vieillard pendant qu'on discute de choses sérieuses. Non sérieusement, c'est marrant.
    On s'amuse encore quand le ténébreux Kageisha pénètre sous la tente d'infirmerie. Un regard, pas plus, pour chacun de nous puis il glisse un pouce par-dessus son épaule, répète trois fois ce bref geste saccadé et ressors muettement.

    - Heuu ?
    - Quelqu'un voudrait parler à l'un de nous dehors.
    - J'y vais, lâche le doc', de toute façon j'ai besoin d'une pause.

    Finalement nous sortons tous les trois dans cette glorieuse grisaille de fin d'après midi. Un vent léger s'est levé et fait crachotter les quelques feux déjà allumés ici ou là. Autour, se pressent essentiellement des jupons sales et rapiécés.

    Devant la tente, il y a un grand type tout mince d'une élégance qui rejaillit sur notre crasse mutuelle avec un certain embarras. Lui aussi à l'air un peu coincé, comme s'il ne s'attendait pas à ça. Le casque offert par Javel pend à ma ceinture et un instant, je suis tenté de l'enfiler pour intimider un peu ce coquet tombé du nids.
    Le toubib, forcément plus à l'aise que nous avec les gens de la haute vu tout ce qui passe sous sa scie réagit le premier.

    - Ouais qu'est ce qu'il y a ?
    - Lequel d'entre vous est messire Kuteille ?
    - Comment ?

    Il surjoue le péquenaud bouffé par la vilainie. Je commence à sourire de toutes mes dents. L'autre se drape dans son dignité et relève le menton.

    - On m'a dit que Sa Kuteille était ici. J'ai un message.
    Javel m'envoie son coude dans les côtes.
    - Belle promotion Votre Kuteille. Tachez de ne pas virer votre cutille aussi.
    - Roooh ferme la… oui c'est moi, pas de messire, pas de titre. Sakutei en un seul mot.

    Le messager hésite visiblement. Ne sachant trop s'il doit me délivrer la commission ou charger quelqu'un d'autre de le faire à sa place histoire de ne pas trop s'abaisser.

    - Bon, si vous avez besoin de moi, je suis par là ! Déclare le médecin en s'éloignant vers l'un des feux. J'ai dans l'idée que ses mains ne resteront pas longtemps dans ses poches. Ça me fait penser que ça fait longtemps…

    - Sakutei. Son excellence le Baron de Mordaigle souhaiterait vous entretenir d'une affaire des plus urgente.
    - Ah… bon. Ça devient rituel décidement. Bon, on y va.
    Cette fois, le noble me sert un authentique mépris. A la grosse louche paysanne.
    - Vous m'avez mal compris. Le baron n'a pas le loisir d'accorder son attention à n'importe qui. Vous êtes prié de vous présenter à son pavillon demain soir, au coucher du soleil.
    - Bah je croyais que c'était urgent…
    - Ça l'est ! Il y a une réponse ? me presse t-il, visiblement désireux d'en finir. Je m'efforce d'ignorer les piques que m'envoie Javel sous cape. Pour sa peine, il reçoit un coup de pied dans le tibias. Sa canne s'écrase sur mon gros orteil au moment où je réponds :

    - Je viendraiiIIIIIS AIE ! Hé enfoiré !

    Le temps qu'on s'explique, le messager a déjà tourné les talons et j'en suis là, à me gratter le crâne en me demandant ce qu'on me réserve encore chez les Grands.




    Une paire de chaussettes contre le rhume des foins cette fois ?

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