• Chapitre 60 : le festin de Mara : second plat.

    Il y a une sorte de désespoir de cause dans les réactions des thuadènes après l'arrivée tonitruante des fomoires. Thrace ne mesure pas complètement l'impact émotionnel sur ses adversaires, mais elle en exploite très vite les conséquences. Déstabilisation, déconcentration, perplexité, tous ces parasites qui sabotent les réflexes. Elle profite de ce chambardement inattendu pour y aller plus franchement.
    Elle décèle des imprécisions dans leurs attaques. Certains tournent encore la tête pour comprendre, pour voir ce qui se passe sur leur flanc gauche. Des ouvertures ! Elle s'enfonce d'autant plus goulûment dans leurs rangs éparpillés. Parfois, les aléas du terrain lui offrent de courtes pauses où elle parvient à se faufiler adroitement entre les regards pour mieux surgir au débotté.
    Elle est presque passée de l'autre côté de ce carnage, elle et quelques inestimables chanceux qui s'accrochent encore bravement dans son sillage sanglant. De son soc fait de lames tournoyantes, elle laboure de mort, elle sème de dents, elle fertilise de cils, elle arrose de liquide oculaire. Et déjà la moisson macabre ; des têtes grimaçantes, des doigts malchanceux, des morceaux indéfinissables encore enrobés de métal, de cuir ou de bois poli.

    Elle plante le fer jusqu'à la garde dans un torse et dans le mouvement, soulève même légèrement sa victime tandis qu'elle râle son dernier soupire. L'ondine se fixe un bref moment. D'une saccade, elle envoie le corps rouler à terre et inspire profondément tandis que l'énergie vitale du mourrant pénètre en elle. Encore et toujours plus de vigueur qu'elle lape comme le jus d'un agrume fendu. Un fruit bien amer.
    Et pourtant, malgré cet influx impie, elle commence à ressentir les affres d'une fatigue plus totale et plus pernicieuse que tout ce qu'elle a déjà connu. Ses bras durcissent à chaque coup, propageant les vibrations jusque dans sa colonne vertébrale moulue. Elle claque des dents à chaque parade, ressens des craquements dans ses articulations qui encaissent sans cesse des chocs plus rudes. Si son esprit est fait d'Acier, d'Eau et de Trépas, c'est son anatomie qui implore grâce. Non pas tant par ses blessures qui semblent se résorber lentement que par une toute humaine et toute bête fatigue musculaire. Thrace est endurante, rompue à l'exercice mais pas aux batailles prolongées. Elle sent qu'elle va devoir en finir rapidement avant de se caleter avec son épreuve finale.
    Elle esquive rapidement d'un pas de côté, surprend une garde mal ajustée d'un mouvement trompeur et éclabousse une nouvelle rangée d'elfes avec les restes d'un des leurs. Une pointe ripe sur son pectoral et déchire sa manche droite. Elle pousse, se rebiffe et riposte sévèrement. Plus loin, elle relève la tête et siffle au soleil montant. La fatigue n'est pas tout. Il y a aussi le problème de la chaleur. Et maintenant qu'elle appréhende mieux sa nature, elle comprend que ça ne joue vraiment pas en sa faveur. La mort est froide, la glace également. Si la douce tiédeur du jour montant fluidifie ses mouvements, la chaleur écrasante finira par la faire suer. Autant dire s'évaporer. Au bien sûr, elle est déjà en nage, et c'est justement bien le problème. Avant que le soleil ne pointe au zénith, le Gardien devra être mort. Quelques heures tout au plus.

    Mais ces foutus thuadènes meurent de plus en plus péniblement ! Profitant d'un léger relâchement, elle s'arrête un court moment pour souffler. Plantant une épée en terre, elle ferme le poing et presse dans le creux de son épaule gauche pour soulager un point douloureux. Pourquoi résistent-ils encore ? Peut-être en réaction aux nouveaux venus… par désespoir.

    Les fomoires. Kernal parlait de "championne". Elle comprend mieux pourquoi il n'avait pas besoin qu'elle reste avec eux. D'une manière ou d'une autre, le gros démon avait compris qu'elle serait mêlée à tout ça. Il n'anticipait sans doute pas une bataille de cette envergure mais il connaissait les desseins de l'ondine… ce qui impliquait une confrontation ouverte avec les thuadènes à court terme. Elle relève le côté droit de son visage sur un sourire forcé. Ce salopard a bien mené son jeu. Mais c'est de bonne guerre. Si elle se sent un peu exploitée pour le compte, elle ne fronce pas non plus le nez sur cette aide supplémentaire. Les écorchés ne sont pas nombreux mais ils pourraient faire la différence quand la résistance désespérée des elfes finira par user sa propre endurance.

    Prise à parti, Thrace reprend ses armes et s'engage dans un échange de coups secs et brutaux qui occultent totalement ses pensées. Elle possède cette grâce innée qui lui permet de s'abstraire des tracasseries pour se consacrer toute entière à ses enchaînements. Sans ça, il y a probablement longtemps qu'elle serait clouée au sol par une lance dans le ventre, attendant dans une agonie longue et brûlante que quelqu'un vienne l'achever.

    Et c'est ainsi qu'elle replonge ! Elle frappe à droite, contourne un corps mollissant pour mieux se rapprocher du suivant. Elle cogne, note le regard vitreux de son adversaire et le pousse sur le côté. Au moment où elle s'apprête à enfoncer son épée dans la masse, un contact brûlant lui mord le poignet. Elle se rétracte, perd son arme sous la douleur et ramène sa main gauche pour punir l'impudent. Une nouvelle coulée de sang frais. Elle resserre son gant, attrape un épieu brisé et le fiche presque à l'aveugle dans une cuisse. Poing fermé, elle casse une paire de côtes, reçoit un coup de bouclier par le côté, manque de trébucher et s'en tire en tirant sa dernière victime par le col.
    Le pauvre type écope de trois coups destinés à l'ondine au moment où elle s'abrite derrière. Et puis, profitant de la courte stupéfaction, elle s'en débarrasse dans ses frères et sœurs et bondit derrière pour attraper une jeune femme par la gorge. Elle tombe à  terre, son casque roule. L'elfe attrape une petite lame pour se défendre mais Thrace la bloque d'une clé au bras. Elle verrouille et relève les yeux. Deux adversaires dans sa ligne de mire. Elle change de côté. La fille coincée dans ses bras gémit. Elle tente de se dégager, tête mangeant la boue mais elle n'a pas assez de force dans sa position. Les deux autres tempêtent, ils sont excédés. Ça doit faire un moment qu'ils entendent monter la tueuse et n'en reviennent pas qu'elle soit encore debout.

    Un des humains tente d'en profiter. Il passe sous la garde d'un des thuadènes et parvient même à le toucher. L'ondine secoue la tête. C'est inutile de trancher dans l'estomac. Pour preuve, l'elfe se replie en jurant et se faisant, bloque carrément l'épée. Désarmé, le petit soldat humain n'a plus qu'à crier jusqu'à ce qu'une lance lui perce la gorge de part en part.
    Les hommes halètent, les thuadènes enragent. De son côté, seule partie visible sous son masque, le bas du visage de Thrace n'exprime rien.

    Sans préavis, elle remonte sèchement sa prise et disloque les deux épaules de sa proie sans même un pincement de compassion. Elle l'achève en lui brisant la nuque du talon. Se remettant en place, elle inverse la prise de son épée main gauche pour l'attraper à la manière d'un poignard, pointée vers le bas.
    Un souffle, elle fonce à nouveau dans le tas en poussant un cri rauque. L'engagement reprend, intensif et infernal. Après quelques minutes de ferraillement, elle repère un grand échalas écarlate caractéristique. Un des seigneurs fomoire est sur le point de la rejoindre ! Pas difficile de suivre sa progression, la clameur enfle assez notablement autour de lui.
    Thrace tourne la tête, en fait ils sont deux. Culminant largement sur les autres, les monstres des profondeurs massacrant, pulvérisant la résistance faiblissante de leurs ennemis. Il y a, dans l'arrachage méthodique des membres et la perversité manifeste de certaines attaques, une ardeur vengeresse plus lourde et plus mordante que tout ce que Thrace a vu jusqu'alors.
    Elle en reconnaît l'un des deux : un profil qu'on oublie pas, surchargé de langues et de pénis… le gros Morphal. Des deux, c'est lui qui fait le plus de bruit. Succion, claquements, grouillements… tout un ensemble de sons répugnants.
    L'ondine ne tarde pas à repérer plusieurs fines silhouettes empêtrées dans ses rets. Sans surprise, il ne s'agit que de femmes. Apparemment, le gros démon lubrique a ses préférences, même en combat.

    Secouant la tête avec un amusement teinté de léger dégoût, l'ondine les laisse venir, écartant les quelques attaques sans conviction qui prétendent la surprendre. En fait, plus les deux fomoires approchent, moins il y a de pression. Les elfes s'écartent, ils redoutent ces vieux ennemis revenus de l'enfer pour les châtier. Ils savent ce qu'ils risquent à attaquer sans concertation. Elle en repère quelques uns, du coin de l'œil, qui se regroupent en position défensive, sans doute pour mûrir leur assaut.
    Les quelques humains qu'elle a traîné involontairement jusqu'ici se chargent du reste… mais il blêmissent assez notablement en voyant les démons approcher.

    Et d'une bien étrange manière, lorsqu'ils opèrent leur jonction, plus personne ne les embête. Le Seigneur Rouge qu'elle ne connaît pas plante son énorme épée dentelée en terre et s'agenouille derrière. Mais même ainsi, il est plus grand que Thrace.
    La petite tueuse relève la tête.

    - Notre Championne. Nous sommes là. Kernal nous envoie pour soutenir ton attaque.

    Morphal s'avance à son tour, beaucoup moins obséquieux. Il est encore occupé à violer distraitement une de ses prises pendant qu'il gratifie Thrace d'un regard… pour le moins brillant de concupiscence.

    - Salut la môme !
    - Hé Morphal… t'as l'air heu… en forme.
    - En forme de quoi ? (Il se marre et achève sa besogne dans une éjaculation sanglante qui laisse sa pauvre victime inerte et méconnaissable). Ah ! Lui c'est Delfaderal, il a un nom a rallonge alors laisse tomber. Qu'est ce que tu prévois maintenant p'tite sœur ?

    Thrace écarte les mains.

    - Cette question… ben je fonce au Gardien bien sûr.
    Morphal éructe :
    - Ah le Dagda des fils de Dèna ! Il paraît que c'est une femme. J'aurais plaisir à… expérimenter. Il paraît que si tu la fourres, elle…
    - Il n'est point l'endroit ni le moment de pareilles billevesées. Championne, nous rangeons nos lames
    - Et nos bites…
    (Le Rouge transperce son truculent comparse d'un regard assassin).
    - Derrière ton attaque.
    - Et ton charmant derrière…

    Il y aurait bien des choses à répondre, mais c'est le moment que choisissent les thuadènes pour couper court à la conversation. Ils fondent sur eux de tous les côtés à la fois, beuglant des cris de guerre plutôt oppressant. Un reste de sourire aux lèvres, Thrace se baisse immédiatement en position de combat, les Seigneurs Rouges se retournent et le cercle se complète avec les quatre soldats rescapés qui, mine de rien font preuve d'un certain talent à ne pas regarder leurs nouveaux "alliés".

     

    ***



    - Les fomoires ! Les fomoires !

    Le cri d'horreur se propage. Quelle chierie ! De rage, Luk fait basculer un autre chevalier noir de sa monture et le plante d'un coup d'épée qui passe carrément au travers de sa cuirasse ! Un piquier le menace, il convoque d'avantage de terreur d'ombre et le surprend par derrière. La bobine du chétif mortel exprime un léger doute au moment où elle saute en l'air. Luk se balance d'un pied sur l'autre pour rendre sa trajectoire imprévisible. L'aura de son bras droit se résorbe quelque peu mais reste perceptible, comme une brume maléfique enroulée autour de son membre. Il ne peut pas encore trop compter dessus. Pas encore. Mais bientôt, fatalement. Il espère simplement que ça n'arrivera pas trop tôt non plus. Et pour le moment, il est bien le seul (ou presque) à comprendre ce dont il s'agit.

    Il parvient à étêter encore deux soldats avant qu'ils n'aient pu anticiper ses mouvements trop chaotiques. Il trace des lignes brisées avec ses épées, changeant de direction aux moments les plus inattendus. Il semble prendre de l'élan et finalement, opte pour une estocade brève et courte ou à l'inverse, assène subitement un grand coup de tranchoir ! Sa technique de combat est notablement différente de celle qu'il employait lorsqu'il était le Marcheur des Cieux. Elle est moins impressionnante mais en un sens, terriblement plus efficace.
    Du coin de l'œil, le capitaine des thuadènes évalue la progression des écorchés. Ils ne sont pas si nombreux en fait. Quelques seigneurs plutôt redoutables et une poignée de troupiers en cape verte qui le sont beaucoup moins.
    Par chance, ils sont apparus du mauvais côté, ce qui fait que pour atteindre le reste de leurs forces, il leur faut pratiquement traverser les rangs humains. Humains qui ne les accueillent pas avec ovation et font une nouvelle fois preuve de leur esprit de tolérance en brandissant des choses pointues dans leur direction.
    Il ne peut pas vraiment le leur reprocher, les fomoires sont véritablement repoussant. Et ce petit détail fait l'affaire des thuadènes. En revanche, ce qui l'arrange beaucoup moins, c'est qu'ils sont interposés entre eux et le Gardien. Les rangs elfiques se sont étirés comme un ruban avant de se faire déchirer de part en part par les chevaliers noirs. Maintenant, la fringante troupe des thuadènes ressemble à un vieux torchon coupé en deux. Un morceau tenu au creux de sa main et l'autre accroché à la majesté  ténébreuse du Dagda Nuadien. Alors que sa troupe est sur le point d'être encerclée sans retour, il ne semble plus vraiment possible d'empêcher les ennemis d'accéder bientôt au tertre où sont rassemblés tout ceux qui ne participent pas au combat.
    Un moment difficile se profile, lorsque les chevaliers fendent une nouvelle fois les rangs, semant la mort sans distinction. Mais à chaque passage, ils perdent des morceaux, de la vitesse et de la puissance. Leur formation est moins rigoureuse qu'avant. Il y a des failles… Luk grogne. Il vient de comprendre.


    - Ces cavaliers ne sont pas de vrais guerriers ! Tenez la ligne ! Ne les laissez pas repartir !

    Et cette fois, par un sursaut de vigueur, galvanisés par la présence de leur chef, les thuadènes parviennent à empêtrer la charge ! Coincés dans un combat rapproché, ils ont toujours l'avantage d'être montés mais ils sont beaucoup moins percutants. C'est maintenant qu'il faut saisir cette chance !

    Le Semeur de Chaos rengaine sa lame d'argent et attrape le manche de sa bannière tombée dans la cohue. Il relève l'étendard du faucon et attrape un de ses hommes par le bras.

    - Tiens ça haut et clair ! On se rassemble maintenant !
    - Uh… oui…

    Pas de chance, l'élu gargouille son épitaphe un instant plus tard sous les lacérations violentes d'une bande d'épéistes chevronnés. Luk rattrape encore la bannière, et alpague un trio d'humain de sa pointe d'acier noir.

    - Ah voilà un monticule adéquat !

    Ils rétorquent de manière prévisible et plutôt passable par une série de jurons entrecoupés de formules destinées à ameuter les troupes.

    - Le chef des démons !!
    - Tuez le !

    Luk bondit en avant, tenant toujours le manche d'une main. Son revers fulgurant éclate une pommette, cisaille net une trachée et termine dans un buste mal protégé. Il retire son arme dégoulinante, fait basculer les corps les uns sur les autres à coups de pieds. Une pointe lui chope le mollet. Il contre d'un bras, rencontre quelque chose de mou sous son coude et presse brutalement. Un souffle court lui répond en pleine figure. Il enchaîne d'un coup de heaume qui laisse une vilaine plaie ouverte dans la mâchoire de son vis-à-vis immédiat. Un autre corps sur le tas. Percevant alors soudainement un hennissement dans son dos, Luk se fige et crispe le poing.

    - Semeur !!

    Il se retourne en un éclair. Trop tard ! L'épée lui racle le côté du droit du casque, ripe sur une des cornes brisées et ricoche sur l'épaulière. Passé de l'autre côté, le cavalier reprend son élan juste à quelques pas. Déstabilisé, le capitaine des thuadènes s'appuie sur son genou et bloque la hampe de son drapeau déchiré sous sa botte juste au moment où l'autre s'élance. La tête de l'étendard frappe dans le ventre. Il ne parvient pas à franchir l'épaisse cuirasse mais pousse suffisamment fort sur son manche souple pour faire ployer le bois. A bout de résistance, la perche est sur le point de craquer lorsque le chevalier se fait finalement arracher de sa monture. A peine s'écrase t-il dans la boue qu'un coup de masse terrible porté par une grosse thuadène lui fait éclate le crâne, heaume inclus. Encore un de moins. Et ce n'est pas terminé. Pour le prix d'une modeste estafilade Luk abat deux autres soldats dans sa lancée et se fait tirer d'affaire au moment où les choses deviennent plus compliquées par quelques elfes qui commencent à converger vers la bannière.
    Son petit tas personnel de corps est maintenant suffisamment épais pour l'usage qu'il lui réserve. Bandant ses muscles, il plante l'étendard directement au travers des corps figés, se ménageant un chemin de force au travers de armures, cages thoraciques et autres parties dures. Il brise le mât dans la manœuvre mais parvient à dresser son point de ralliement de manière suffisamment visible pour attirer à lui tout ceux qui sont encore d'aplomb dans les parages. De quoi établir un noeud de résistance qui, dans un second temps deviendra le fer de la contre-attaque.

     

    ***



    - Haye Monseigneur, qu'est ce que c'est que ça ?!

    Il y a un soupçon de panique mal maîtrisée dans la voix du baron qui vient d'interpeller Maille. Juste de quoi de faire sourire. Qu'est ce qu'un type qui reste planté là hors de danger peut bien redouter au point de blanchir des syllabes à la première anomalie ?
    Bon c'est vrai qu'ils sont laids ces nouveaux arrivants mais après tout, leur aspect ne fait qu'appuyer encore les arguments du duc.

    - Monseigneur ? le relance Grise d'un ton plus patient.
    - Les soldats veulent une catharsis ? Ces cauchemars ambulants ou… heu… ondulants sur ce qui leur sert de pieds… feront parfaitement l'affaire !
    - Hmm, mais d'après leur ouverture, ils ne nous veulent rien de mal. Ne devrions nous pas…
    Une main soignée balaie l'objection.
    - Nous n'avons pas besoin d'alliés repoussants pour gagner cette guerre, j'ai déjà tout ce qu'il me faut autour de moi.

    Les barons s'entreregardent. Relever l'insulte contenue dans le double sens de la phrase reviendrait à donner raison au duc. Donc ils ne disent rien, raisonnables.

    - Pas de discrimination Grise. La consigne reste la même, restons ouverts, larges d'esprits et sans a priori de race ou de sexe :  tuez TOUS les démons.
    - Il en sera fait selon vos désirs.

     

    ***



    Sa main effleure d'abord délicatement mon épaule. Puis elle la presse, ses ongles s'y enfoncent. Elle griffe. A mesure de son halètement. Elle ondule sur moi, je sens le mouvement irrégulier de ses hanches.
    La tête basculée en arrière, je suffoque. Il fait si chaud… Sa peau exhale une odeur chargée de salive séchée, d'humus et d'un étrange musc qui me picote la langue. Il y a dans ses seins une forme de vigueur étourdissante que je ne me lasse pas de pétrir. Sentir le bout dur de ses tétons me chatouiller la paume. Masser ses formes délicates et s'échanger des murmures entre deux baiser à l'asphyxie.

    - Tu me fais mal…
    - Ah désolé…
    - Ta main gauche.

    Nous reprenons ce corps à corps, baigné l'un et l'autre d'un pellicule de transpiration animale. Nos jambes se frottent, son bassin craque sous le déhanchement. La caresse de ses poils pubiens contre mon ventre… j'ai conscience d'un certain nombre de détails qui accaparent totalement mes sens. Tout varie. Un moment je m'exalte simplement de la courbe d'une fesse et puis j'oblique, je redirige mes attentions sur le bout du lobe de son oreille.
    Pendant un moment je suis partout. Et puis je suis nulle part. Ma tête bute encore contre une pierre. En grognant, je me décale. La fille agrippée à mon torse gémit lorsque dans mon mouvement, je la pénètre plus profondément encore. Nos poumons ne sont plus assez larges pour contenir nos halètements rauques. S'appuyant d'une main, elle se redresse et se cambre en arrière, mettant en valeur son incomparable silhouette.
    Je ressens des élancements en cascade dans mon sexe, je me retiens, je ferme les yeux, je goutte la pointe salée de ses seins et je savoure.

     

    ***



    Elle se penche en avant, frappe à nouveau, plus loin !

    - L'Acier revient…

    Elle passe derrière un trépassé et s'insinue juste entre deux elfes qui se croyaient à l'abri. Bousculant l'un et l'autre, elle gratifie celui de droite d'un coup d'épée de travers et l'autre d'une vilaine lacération d'écailles.
    Sa tunique déchirée en plusieurs endroits laisse maintenant paraître presque totalement son bras gauche, dénudé. L'implantation des lames triangulaires est un spectacle horrifiant pour celui qui parvient à s'attarder à le contempler sans perdre un œil ou deux. La chair est soulevée, boursouflée comme autour d'une cicatrice mal guérie. De ces éruptions rougeâtres naissent les lames froides et miroitantes. Pas une goutte de sang ne s'écoule hors de l'enracinement contre-nature mais du fait de sa juteuse besogne, Thrace récolte des traînées sombres sur sa peau qui n'arrangent pas le tableau.
    Sur le côté, l'écorché obséquieux au nom à rallonge, D....al, fend un adversaire en deux. L'ondine profite immédiatement de l'ouverture pour foncer dans la mare sanglante et percuter le suivant d'un coup de genou. Elle renverse un adversaire, bloque l'attaque d'une femme aux yeux fous qui se fait attraper par une langue à la cheville. Elle trébuche à son tour et se fait tracter avec l'avide Morphal qui attend, tout vîts dressés. Seulement cette fois, un coup d'épée vient mettre un terme à son entreprise. Couinant de rage, le Seigneur Rouge rétracte son extension tentaculaire mutilée et se rengorge pour mieux provoquer l'ennemi.
    Quelque chose de dur touche Thrace à la tête. Elle bascule en avant et pousse un cri lorsqu'une lame lui arrache un lambeau de peau sur dans bas du dos. Ses protections de cuir ne tiennent plus le coup ! Elle se ramasse, détend ses jambes et envoie paître son agresseur avant d'élire une nouvelle cible.


     

    ***



    Elle tressaille subitement, ses muscles se contractent. Je manque de perdre tout contrôle mais sa bouche me muselle subitement. Elle me mord méchamment la lèvre et rit sur une perle de sang.

    - Pas encore, pas encore… pas encore, elle se répète.

    Mes mains glissent le long de ses côtes. Elle m'attrape le poignet fermement et l'écrase dans l'herbe.

    - Pas la main gauche…

    Je suppose qu'elle doit ressentir Elutrine là-dessous. Et pourtant, je reviens à la charge. Cette fois je l'empoigne par les cuisses et la fait basculer. Elle pousse un cri ravissant. A son tour plaquée au sol, j'intensifie mon va-et-vient. Une goutte de sueur tombe de mon nez sur son visage. De la main, j'écarte une de ses mèches de cheveux collée par la salive à sa joue. Je l'embrasse. Elle me repousse d'un coup et revient pour un deuxième service. Nos langues s'entrelèchent. Elle a comme un léger goût… de… de ce qui dessèche la gorge. De ce qui fait perler des larmes sous les paupières. Toujours plus de sang s'écoule de ma lèvre fendue. Beaucoup plus que je ne pensais en fait…

     

    ***



    Un cri soudain, une pierre énorme s'écrase dans la mêlée. Luk enrage, s'ils se dispersent ils se font massacrer par les soldats et s'ils se rassemblent, ils constituent une cible toute désignée pour la machine de guerre qui les maltraite. Et pourtant, il y a une solution.
    Le capitaine attrape un humain par le bras, lui passe son épée à travers le corps et se taille un chemin sanglant vers son fidèle lieutenant campé non loin de là. L'anterserk blond créée une zone de stabilité à lui tout seul. Les humains s'en méfient, ils le contournent pour ne pas l'affronter et certains elfes blessés viennent y trouver un refuge précaire en attendant mieux.

    - Bjorn ! Fais moi taire cette foutue catapulte !

    Le blond écarquille les yeux. Il n'a pas compris, noyé dans le fracas des armes et les hurlements. Luk se rapproche et hurle à nouveau son injonction. Il reçoit alors un choc incroyablement violent dans les côtes et pivote sur le talon. Du rouge. De la chair pulsante mise à nue. Un Fomoire !

    - Meurs !! Traître impuni ! Ressens la vengeance des fomoires !

    Le capitaine passe la main sur son pectoral tordu sous l'impact. Il peut encore respirer normalement. La bête immonde braille encore quelque chose mais se fait immédiatement prendre à parti par les soldats humains qui la hérissent de projectiles divers. Les crétins… Plus lucide, le capitaine décide de s'éloigner pour les laisser s'occuper de l'écorché monstrueux. Ce dernier aura beau essayer de se concentrer sur les thuadènes, il ne pourra pas ignorer longtemps les assauts des humains, sera obligé de riposter et dès lors…

    - Mais cessez stupides créatures ! Je ne vais pas vous… !

    Son verbiage se fait couper court par les attaques pressantes. Il saigne de multiples plaies, sa bouche se tord. Puis se tord encore. Il se crispe, son œil gicle.

    - Impensa…

    Il s'écroule de toute sa hauteur, écrasant deux pauvres types au passage. Les soldats poussent des cris de victoire et s'empressent de l'achever. De son côté, Luk rassemble encore ses frères et sœurs, il repère les petits groupes et les guide vers la bannière.

     

    ***



    D'une main, elle me guide doucement. Empoignant mon pénis à la naissance, elle me force à reculer pour retarder l'orgasme. J'en perds mon souffle, soupire de manière désordonnée. C'est tout à la fois frustrant et excitant. D'un sourire, elle relâche sa prise et m'autorise à nouveau l'accès à son entrejambe. Evidemment, je m'y engouffre comme un vaurien en rut.
    Entre deux clignements, je remarque alors la desquamation inquiétante du dos de ma main gauche, pour le moment cramponnée à la terre meuble. La peau, et puis bientôt le sang… J'ai un sursaut qui ravit ma compagne.

    Par Mara, Elutrine reste en dehors de ça !
    L'ombre de l'angoisse approche.
    Dégage, dégage, dégage !

    Je sens qu'il m'arrive la même chose au bas du visage. Toujours plus de fluide écarlate, à en repeindre ce corps nu qui ondule contre le mien. Ça n'a pas l'air de la gêner mais elle ne peut pas le voir. Elle enfle et se dégonfle, la bouche entrouverte. Totalement à ma merci ! Effectivement, d'un coup, j'angoisse ferme.
     


    ***



    - On va tous mouriiiiiiiiiiiiir !

    L'exclamation craque le verrou, la formation des soldats se disloque au moment où Kernal et les siens s'enfoncent dans la mêlée. Le puissant Seigneur Rouge ne claque pourtant pas du fouet dans leur direction. Mais il admet que sa stature ailée à de quoi intimider. Le grand escogriffe tout en coudes et en genoux qui progresse à ses côtés remarque d'un ton badin :

    - Maître, les humains nous assaillent…
    - Blessez les le moins possible Jetuk. Le moins possible. Nous devons nous en tenir à notre plan. Ils finiront par comprendre que nous ne sommes pas leurs ennemis. Laissez leur le temps. Et de notre côté, donnons du temps à notre championne !
    - Tu as confiance ?
    - Elle le fera. Elle seule le peut. Elle seule le doit.
    - Et elle seule est là, complète le médecin corrompu selon l'ancienne formule.

    De leur position, il leur est difficile de localiser l'ondine, véritable furie noire lancée en tête. En revanche, il est des repères qui ne trompent pas. Comme cette bannière flottante ornée d'un volatile prédateur.

    - C'est au faucon que nous trouverons leurs meilleurs combattants ! Allez !

    Kernal pourrait s'envoler et rejoindre directement son objectif mais cela impliquerait d'abandonner ses sujets. Alors il reste en prise avec cette progression lente et poisseuse. Il s'efforce de craquer du thuadène de manière aussi visible que possible pour faire rentrer le schéma dans la tête des humains. Mais certains l'ont plus dure que d'autres, alors parfois il faut la briser.

     

    ***



    La métamorphose continue et je partage maintenant mes sensations avec Elutrine de manière consciente ! C'est très perturbant. Comme une troisième partenaire qui se serait invitée dans notre duo sans prévenir.

    Dégage bon sang ! C'est privé !
    Elle se fait enjôleuse. Forcément, ma propre excitation est sienne aussi.
    Ils peuvent trouver un terrain d'entente. C'est certain !

    J'ai l'impression de lui transmettre certains goûts et elle me fait passer ses visions. Mes yeux clignent sans cesse, je suis sûr que quelque chose a changé. Entre deux souffles, l'aveugle me murmure d'un ton dévoré de passion :

    - Tu prends froid… ?

    Ce sont les dents de ma mâchoire inférieure. Ces espèces de crocs acérés qui claquent avidement au dessus de son joli visage à chaque fois que je me rapproche. C'est la première fois que j'en ai la vision nette et lucide. Sans doute le fait que nous soyons possédés par cette fièvre sexuelle nous embrouille un peu Elutrine et moi. Ça m'énerve. Et plus je m'irrite, plus j'en deviens brutal. Animal. Possédé.
    L'elfe entreprenante se dégage d'un mouvement gracieux des jambes, se retourne et se niche tout contre moi, se frottant contre ma virilité tumescente. Grognant comme un fauve, je la prend dans cette position, elle rejette la tête en arrière et se met à crier en cadence des obscénités parfaitement inattendues dont je ne comprends pas le sens.

    - Crucifère ! Renoncule ! Saxifrage !

     

    ***



    Cette fois, lorsque l'ombre du gros bloc recouvre les têtes, Bjorn est prêt. Il déglutit d'abord une grosse boule, serre les dents et puis se détend tout aussi sec. Genoux à terre, protégé par un groupe de dévoués, il se plante ses poings dans le bide, pour s'y donner du coeur, et récite :

    - Laissez la moi.

    Quelqu'un lui fait remarquer qu'il ne demande pas mieux mais que justement, c'est tout le problème des boulets balargués à pleine vitesse. Il en faut heureusement d'avantage pour déconcentrer le nordique qui ferme les yeux, contracte son intégralité musculaire et pense très fort à une petite nordique aux cheveux d'un blond trop pur et dont la vision impose la Sérénité.

     

    ***



    - Meliphère !

    Le membre mutilé qui me sert de bras gauche acquiert des griffes qui déchirent la surface herbeuse par à-coups secs. Des ondes de chaleur humide se regroupent, je les sens converger. Je… Est-ce que la fille a la moindre idée du danger qu'elle court à cet instant ? Non, elle continue à crier des mots abscons sans relâche.

     

    ***



    Thrace abat un ennemi supplémentaire et soudainement, tombe en avant dans un vide. Il n'y a plus d'amas ! Ce vide, c'est l'arrière des lignes ! Elle relève les yeux mais déjà, certains guerriers ce sont reculés pour l'empêcher d'avancer.

    - Alors là…

    Sursaut de vigueur, elle invoque une fois de plus Sataline mais à son grand désarroi, elle ne parvient qu'à lui donner la forme d'un petit couteau cette fois. Dague glacée qu'elle laisse néanmoins plantée dans le cou d'une fille terrorisée par une vision beaucoup plus pénétrante. Il y a du soulagement dans son dernier souffle.

    - Tsss tu me gâches mon plaisir.
    - D'solée Morphal.

    Mais elle n'en pense rien. Elle s'en moque. Elle plante une épée cassée dans le ventre d'un guerrier et pousse. Pousse encore !

     

    ***



    Le rythme s'intensifie encore, tout semble vouloir se fondre.
    Je suis sa nuée vaporeuse qui lèche son corps moite,
    Je suis l'éclosion de ses larmes,
    Je suis sa respiration fiévreuse,
    Je suis le feu de ses joues,
    Je suis la trépidence,
    Je…

     

    ***



    Le bloc s'écrase brutalement sur le groupe. La clameur monte, des bras se lèvent, des gorges se nouent, des orteils se rétractent…

     

    ***



    Thrace pousse un cri de jouissance lorsqu'en propulsant le malheureux en arrière, elle se découvre le champ libre. Libre !
    Elle darde son épée brisée en avant, sourit de toutes les dents qui lui reste et se vide les poumons sur ce cri de victoire :

    - Tu es à MOI !

     

    ***



    - TU ES A MOI !

    L'acceptation finale, le renoncement total. L'oubli. Je me perds. Je disparais corps et esprit. Je n'existe plus.
    La semence déchargée par à-coups. Les tressautements. Des cris. Un voile, une toile de couleurs de sons et d'odeurs tapissées de chair moelleuse qui serre si fortement.

    - a MoI OuI !

     

    ***



    - Monseigneur il vient de se produire un évènement inattendu et soudain…
    - Et bien, en voilà un ton navré.

    Le baron Descendre presse nerveusement son petit chapeau de feutre entre ses doigts boudinés. Il cherche à fuir le regard inquisiteur du duc, mais bien sûr, personne ne le peut.

    - Comment dire… il semblerait que notre unique mangonneau vienne d'éclater. La plupart des servants ont été fauchés par les câbles et les madriers… ce qui fait qu'on vient de perdre une grosse force de frappe.

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  • Commentaires

    1
    Sakutei Profil de Sakutei
    Vendredi 16 Septembre 2011 à 20:55

    Il a mis un peu de temps à arriver ce second plat. Pas d'inquiétude, je ne renoue pas avec les mauvaises habitudes. Croyez le, Demi-Deuil et Coeur de Cendre va se continuer à bon rythme !

    Des coupons boisson supplémentaires à ceux qui auront noté le petit détail étrange qui s'invite quelque part dans ce chapitre.

    2
    Moo Profil de Moo
    Samedi 17 Septembre 2011 à 16:40

    Pour les coupons boisson, ça sera sans moi ^__^

    J'ai pas réussi à isoler le détail étrange perdu au milieu de ce grand foutoir

    3
    Sakutei Profil de Sakutei
    Dimanche 18 Septembre 2011 à 21:55

    Rah dommage x)

    Faudra attendre la suite alors. C'est le foutoir genre incompréhensible ou ça va ? :D

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