• Chapitre 65 : Le Festin de Mara : Digestif Corsé (5)

    Je n'ai pas récupéré d'arme particulière pour retourner affronter l'ondine, mais ça n'a pas d'importance parce que…

    Vastanaye ! Son coup de pied retourné manque de m'envoyer au tapis de peu !!

    … je n'ai pas de plan particulier non plus. Je me rétablis à grand peine et tente de faire passer ma position de combat pour quelque chose de mûr et réfléchi. Thrace me lance un regard d'acier. Merde, elle est plus déterminée que je ne l'aurais cru. En un clin d'œil, elle est sur moi. Son gant de cuir claque sur ma gorge, je lui agrippe le poignet à deux mains. Elle me soulève… par Mara… elle… me soulève ?!

    - SAKUTEI !! Tu commences sérieusement à me mettre en rogne ! Soit tu t'écartes, soit je te lamine une bonne fois pour toute !

    En retrait, le Gardien ne fait même pas mine de vouloir me porter assistance. Mais pourquoi est-ce que je suis surpris ? C'est moi qui suis censé le protéger, pas l'inverse. La belle affaire. Cela dit, il n'a pas l'air fringuant non plus, sa silhouette me paraît plus menue, plus tassée, comme un sac flasque en train de se vider. De se vider ? Oui maintenant que je le remarque, il y a une traînée sombre et sale qui gloutte lentement vers le bas du tertre. Un truc visqueux et suintant.

    Thrace en prend finalement marre de me tenir à bout de bras. Je m'écroule au sol sans rien dire. De toute façon, j'ai la trachée mâchonnée par son éteinte de fer. Une toux grasse et rugueuse me racle les amygdales. Je relève un bras. La coulée de sang noir du Gardien arrive à notre niveau. Sur son passage, l'herbe semble se racornir. Bon sang, il ne faut pas que je touche ce truc !
    C'est sans doute un coup de chance, l'ondine l'enjambe sans même la regarder. Mais la flaque s'étale dans toutes les directions. Ma main gauche se met à trembler. La terrible tueuse me domine dans toute sa splendeur maintenant.

    - Je t'aime bien tu sais.
    Ça sent les prémices de la fatalité funeste.
    - Alors la prochaine fois que tu viens me déranger, je considérerai... que tu as besoin que je te tues.
    - ?
    - ET JE TE RENDRAI CE SERVICE !

    Sale temps. J'ai la gorge trop écrasée pour croasser quoique ce soit. Mais ce qui m'inquiète d'avantage en cet instant, c'est l'odeur de putréfaction avancée qui commence à me monter aux narines. La coulée de sang du Gardien ? En tout cas ça me met mal à l'aise.
    Thrace se retourne d'un mouvement fluide. D'ici, tout mou par terre, j'ai un superbe aperçu de la courbure de ses reins (entre autres). Par je ne sais quel tour de manche, elle refait apparaître cette épée de glace dans sa main droite et s'avance vers le Gardien.

    Chier !

    Le premier échange est brutal. La fille aux mèches brunes est féroce mais l'entité totale qui lui fait face est coriace, même diminuée. Le gourdin du thuadène siffle assez fort pour m'arracher une grimace. Je me crispe. L'épée de glace scintille, retombe avec grâce et claque fatalement sur une partie dure. Un éclat de rire. Quelqu'un se marre… Le Gardien riposte, Thrace bondit d'un réflexe impossible et évite son contre massif. Elle prend appui des deux mains sur l'arme même de son adversaire et lui décoche un coup de pied ! Bien vu. Le problème c'est que l'aura de noirceur l'empêche de savoir ce qu'elle touche. Et peut-être même de seulement savoir si elle touche. Le Gardien n'émet aucun son pouvant trahir une quelconque souffrance. Il se contente de suinter lentement d'un liquide noir que la fille de Mara parvient toujours à éviter par des postures et des réceptions acrobatiques.
    Elle reforme une épée de glace dans sa main ! Combien est-ce qu'elle peut en invoquer comme ça ? Cette fois, la forme de l'arme gelée est différente. Plus courbée, moins pointue. Thrace ajuste sa stratégie. Elle frappe en diagonale, oblige le Gardien à se garder au plus près et change brutalement de direction. Son épée se fracasse encore une fois. Elle lâche tout, dénoue une cordelette de cuir, l'attrape en main et se fait happer au mollet par une frappe noueuse.
    La jeune fille pousse un cri déchirant, je ne peux pas m'empêcher de lui faire écho entre mes dents serrées malgré moi. Lorsque je la vois tomber à terre, je suis pris d'une crampe au bide. Thrace n'est pas faite pour se rouler dans la boue. Ça fait mal de la voir s'étaler comme ça.
    Mais ce n'est pas fini ! Alors même que le Gardien moulinette furieusement pour lui asséner un puissant coup de haut en bas, l'ondine décoche trois dagues de glace dans sa direction. J'entends distinctement les trois impacts successifs dans l'aura de ténèbres. Trois coups au but, le Gardien ne ralentit même pas. Thrace roule sur le dos, repliée en boule, elle parvient à éviter le coup fatal qui éventre le sol à l'emplacement qu'elle occupait. Je crisse des mollaires, reprends mon souffle. L'odeur de charnier devient insupportable, j'ai l'impression d'en manger à pleines dents. J'ai l'impression que chaque respiration me flétrit les poumons, me laisse la langue gâtée et les dents pourries. Et quand je porte ma main gauche pour me couvrir le nez, c'est encore pire ! Un instant…

    Thrace pousse un hurlement terrible et se jette sur le Gardien comme une furie. J'ai juste le temps de la voir se faire absorber par l'aura ténébreuse avant qu'un projectile brillant ne se fasse éjecter de leur duo enchevêtré et voltige dans ma direction en sifflant une musique trop tranchante pour mes oreilles. Je roule sur le côté, relève la tête et considère un instant l'objet étincelant planté devant moi. C'est la toute dernière création artistico-meutrière de Thrace : une imitation de l'épée goutte. Visiblement, ça n'a pas mieux marché que les autres essais. Le sang du Gardien se répand plus largement, je recule encore, à plat ventre, pour m'en éloigner. J'ai bien envie de dégobiller mais je suis trop absorbé par le combat qui se déroule sous mes yeux hébétés. Thrace est à moitié fondue dans l'aura du Gardien et mène une lutte sauvage là dedans. J'ai un bref aperçu de son bras gauche lorsqu'il remonte pour asséner un coup. Serti de protubérances aux reflets métalliques.

    Un cri s'échappe de la confusion. L'ondine s'arrache du contact de l'aura noire et retombe sur le dos.

    - THRACE !

    Le cri m'a échappé. Je vomis. Le Gardien trébuche, une giclée de sang poissard en fuse soudainement comme un geyser de morve putride et souille les alentours. Elle l'a eu ?! Bien. Non. Merde. Mon bras gauche défaille, je tombe. Thrace est immobile, haletante, couverte de sueur et de sang, le sien ? celui des autres ? les yeux mi-clos. Pour ma part, c'est comme si je participais au combat. Je suis marqué par chaque choc, heurté de chaque cri. Quand Thrace écope, c'est un crève-cœur… mais quand le Gardien est blessé…

    Je soupire en regardant les restes de mon bras gauche.

    Quand le Gardien est blessé, la vitalité qu'il imprime aux alentours s'étiole. La force vive s'affaiblit. Et donc, les autres forces refluent. Et il en est une qui s'impatiente en moi. Une force de mort. Ce bras qui se décharne dans une puanteur cadavérique ne peut signifier qu'une seule chose. Ma mâchoire se met à me lancer méchamment. Là aussi, ma peau et mes muscles se délitèrent. Ma nature corrompue se déploie au grand jour, comme une fleur sauvage aux pétales d'un engourdissant parfum piègeur. J'ai peut-être le temps de l'avertir.

    - Thrace ! Thrace !

    L'ondine tourne doucement la tête. Pas intéressée mais curieuse, peut-être. Un postillon m'échappe. L'air surpris, elle fronce les sourcils.

    - Oh… je t'ai touché ? Désolée. Ça fait mal ?

    Un sourire relève les commissures de mes lèvres sur un rictus prédateur duquel saillent deux crochets recourbés. La gueule ouverte, le regard fou, les bras ballants. J'avance.

    - Elle ne l'a pas touché ça non ! Ah !

    Ma voix est toujours rauque, mais bien entendu, Elutrine n'a jamais eu de problème avec ça. C'est son timbre naturel.

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