• Des pins aux pommes.

    Vingtième Fragment :

    Quintus dévalait la pente avec une certaine nonchalance conférée par les effets conjugués de la faim, du froid, de la fatigue, des blessures et d'une centaine d'autres inconforts mineurs qui font tout le charme des randonnées sylvestres. Ses minces chaussures de toile lui faisaient découvrir tout un panel de sensation inédites et de chatouillis désagréables.
    Mais de tout ça, l'homme au regard gris s'en foutait royalement. D'une part parce que sa tête lui tournait trop pour qu'il puisse accorder audience à autant de sensations, ensuite parce qu'il cogitait ferme. Où fallait-il aller à présent ? Que fallait-il déduire de cette étrange empoignade à l'issue crispante ? Qu'étais devenue Xyl' ? A quand le prochain cuissot de viande ?
    Au moins une de ces questions finit par trouver une réponse. Quintus butta littéralement dessus avant d'en rapprocher son nez encore légèrement sanguinolent. Une motte de terre gelée.
    A l'ombre des pins, la température était froide mais pas au point de laisser l'hiver pétrifier le sol. Ça c'était une trace du passage de sa glaçante compagne au sourire aussi pénétrant qu'un frimas frimeur.
    Quintus se releva et étudia la déclinaison et les obstacles pour estimer la trajectoire la plus aisée que prendrait une femme blessée. Il biffa mentalement le mot femme, et à réflexion, le mot blessée également. Xylarm était tout sauf vulnérable sous sa forme démoniaque et ce n'étaient pas ces petits aiguillons – certes douloureux mais pas mortels – qui allaient en venir à bout.
    Il jugea avec une perspicacité d'homme des cavernes que la jeune tueuse n'avait pas dû se casser la tête et s'était appliquée à descendre au plus raide, traçant le plus vite possible.

    Quelques dizaines minutes plus tard et bien des détours improvisés, Quintus arrivait en vue d'une petite clairière à flanc de colline. Au centre de la trouée, il y avait une sorte de cahute avachie sur la pente gravillonneuse. Si la démone des lames était passée dans le coin, elle n'avait pas pu manquer ça.
    En s'approchant, il constata que la porte était défoncée vers l'intérieur. Seules subsistaient quelques planchettes pendues au bout des charnières tordues. Quelqu'un s'était énervé… et il y avait même fort à parier que ce soit quelqu'une. Xylarm n'était pas du genre à accepter qu'on lui claque la porte au nez.
    L'intérieur était sombre, enfumé et sale. Table, tabourets et quelques trucs noyés dans les ombres. Il était surtout habité par deux silhouettes… et petit tas de glaçons qui fondaient lentement sous la chaleur plutôt timide d'un feu mourrant.

    Quintus cogna son poing contre le linteau en guise de préambule.

    - Xyl' ! Content de te revoir.
    - Alors ça a marché ? A t-elle lâché d'un ton badin avec un petit sourire en coin.

    Ça c'était de la retrouvaille !
    Le type attablé en face d'elle ne savait visiblement plus s'il lui fallait dévisager cette étrange femme cornue ou le nouvel arrivant plutôt amoché. Un colosse d'ailleurs ce gaillard, il devait bien prendre une tête à Quintus ! L'air apeuré qui tirait les coins de sa bouche et faisait globuler ses yeux ne lui seyait pas tellement. Plutôt étrange venant d'un visage sur lequel on aurait attendu un rictus féroce ou du moins quelque chose de plus brut que cette glaise molle dont il semblait affligé.
    Il avait un faciès buriné encadré par des "morceaux" de cheveux très noir tressés en nattes épaisses, et graissés par une sorte de pellicule luisante plutôt répugnante. Le reste était encore moins remarquable, ce qui résume bien la prestance du personnage. Autant de charisme qu'un vers de bois lâché dans un verre d'alcool fort.

    - J'ai vu Tranche-Tempête.

    Quintus s'avança dans la cabane en enjambant les gravas de la porte pour prendre place près des braises sur un tabouret branlant. Avisant un tonneau, il en souleva le couvercle pour jeter un œil à l'intérieur. Des pommes séchées… mieux que rien.

    - Tu lui as fait des funérailles convenables ?
    - On s'est entretaillé… Ensuite il s'est barré…
    - Oh ? Tu me déçois.
    - Gniah gniah gniah. La situation était complexe, grommela Quintus en croquant à pleines dents dans un des fruits ridés. L'autre homme ne réagissait pas, livide sous sa crasse, il gardait ses grosses paluches jointes sur la table.
    - Non plus sérieusement… tu l'as vraiment vu ?
    - Et comment !
    - Ah… et ça s'est terminé comment ?
    - Par un nul j'en ai peur. Mais je lui ai coupé la main avec sa propre hache. Hé hé un sacré coup.

    Un rire léger s'éleva dans l'air puant pour saluer la performance. Xylarm s'abîma un instant dans ses pensées. De son coté, Quintus cracha le trognon dans l'âtre qu'il a tisonné au passage pour lui redonner un coup de fouet (sans grand succès) et étendit ses jambes. Son regard s'
    est attardé un instant sur la démone bleue. Elle avait l'air requinquée mais un bandage de fortune enserrait son épaule droite pour plaquer une sorte de tampon de tissu grossier sur sa poitrine. Pour le reste, fidèle à elle-même, un regard de glace, des cornes et cette impression de glisser sur la surface des choses en permanence.

    Quintus engouffra son bras jusqu'à l'épaule dans le tonneau pour attraper une autre pomme et fit un mouvement de menton en direction de leur hôte muet.

    - Qui c'est lui ?
    - Un hartuck. Il ne voulait pas me laisser entrer.
    - Hon hon. Mauvaises manières ça.
    - Parle pour toi.
    - J'ai faim. Ça m'énerve.
    Xylarm leva sa fascinante paire d'yeux au ciel avant de rétorquer d'un air distant.
    - Moi ce sont les jérémiades qui m'aiguillonnent. Sa femme n'arrêtait pas de couiner. J'ai dû la faire taire.

    Interloqué, l'homme en blouse s'est arrêté de mâcher un instant pour chercher des yeux la personne qu'il avait loupé lors de son précédent examen. Ses yeux gris contemplèrent un instant la petite flaque en train de s'étendre à leurs pieds. Un éclair de compréhension les traversa.

    - Oh.
    - Hm hm.
    - Et lui ?
    - Je ne sais pas.
    - Il cause au moins ?
    - Pas depuis qu'il a vu ta trogne.
    - Grumph.
    Quintus se pencha en avant pour pointer son index sous le menton du bonhomme.
    - Hey toi. Tu m'entends ? (Un regard placide pour toute réponse) Bon. T'as du bois par ici ? Du bois ? Bois ?!
    L'autre hésita un moment avant de détourner ses yeux sombres renfoncés sous des arcades sourcilières particulièrement prohéminentes vers la porte. Probablement pour signifier qu'il y en avait dehors.
    - Bon, va en chercher alors.

    Le gaillard ne fit pas mine de se lever. Xylarm appuya la requête de son compagnon en posant sa main sur la table d'une manière qui fit relever les deux aiguilles qui saillaient sur son dos.
    - Stelchik.
    L'argument fût plus percutant, le hartuck se dirigea docilement vers la porte. Aucune combativité, aucun désir de se rebiffer. Etrange…

    - Il va probablement s'enfuir tu sais, fit remarquer la jeune fille.
    - Je sais, je voulais te parler seul à seul.
    - C'est une proposition ? Pouffa t-elle.
    - Lamentable. Non écoute. (Quintus s'est penché pour baisser d'un ton tout en pointant son pouce en direction de la sortie de manière éloquente). Dis moi les hartucks sont pas censés être des gros durs ?! Avant mon emprisonnement, je me les rappelais comme des barbares à peine sortis de l'âge de la bête qui se nourrissaient du sang de leurs rejetons trop faibles, de tous les animaux qui passaient à portée de leurs haches et globalement de tout ce qui avait quelque chose de liquide dans les veines.
    - Bah on est sans doute tombé sur l'idiot de la tribu.
    - Justement, il n'y a pas d'idiot assez malin pour espérer survivre plus de 3 jours après sa naissance chez les hartucks.

    Xylarm lui répondit par un haussement d'épaule avant de se passer une main soucieuse dans les cheveux.

    - Avant que tu n'arrives, j'étais en train de lui faire raconter son histoire.
    - Alors ?
    - Pas très intéressante. Il m'a parlé de sa tribu plus bas à l'ouest. Il ne parle pas très bien notre langue alors ça n'a pas rendu les choses faciles mais je me débrouille en Telna.
    - Bon je suppose que le mieux reste encore de rejoindre une communauté plus importante.
    - Je ne sais pas trop Quintus.
    - Pourquoi pas ? C'est notre plan de base non ?
    La jeune fille s'est grattée la tempe de la pointe d'une de ses aiguilles et s'est mise à caresser une des cornes qui saillaient de sa mâchoire comme un homme aurait pu le faire avec une moustache.
    - Tu sais, ce n'est pas moi qui ait défoncé la porte. J'en suis bien incapable.
    - Ah bon ? Je croyais qu'ils ne voulaient pas te laisser entrer.
    - Oui, ils ont tout fait pour que je n'entre pas. Mais comme il n'y avait plus de porte...
    - Mais qui alors…

    A cet instant, un doute sinuant comme une anguille s'est glissé dans le dos de Quintus qui se redressa sur l'horrible frisson du soupçon.
    - Non… pas lui ??
    - Le Chien est passé ici ce matin même.
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  • Commentaires

    1
    Moo Profil de Moo
    Vendredi 2 Avril 2010 à 21:08
    \o/
    Pas le temps de lire ça pour le moment mais je trouverai le temps de le faire ce week end.
    Avec en bonus les quelques fragments qui le précèdent, pour me remettre dans le bain
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    2
    O-Ren-Kimi Profil de O-Ren-Kimi
    Jeudi 8 Avril 2010 à 16:16
    Moi pas eu le temps de repondre depuis que tu as posté, mais j'étais bien contente d'avoir la suite^^. J'ai fais comme Moo je suis repartie quelques chapitres avant parce que depuis le temps c'était pas aussi frais que Demi Deuil.
    Mais ça y est c'est bien frais maintenant^^. J'ai peur de me laisser autant embarquer dans cette nouvelle que dans demi deuil lol, et ça serait terrible parce que ça te demanderait double dose d'écriture mais bon t'as qu'à pas faire des nouvelles aussi emportantes voilà.
    Bon j'avoue là aussi je trépigne pour la suite^^.
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