• Hell's clopinettes

    Ce n'est pas comme dans les livres…

    Ma cigarette se consume trop vite sous les feux ardents de Méphisto. J'aurais dû me méfier avant de l'allumer. Et voilà, encore une de foutue. Le soleil darde à peine ses doigts de feu qu'il règne déjà une chaleur infernale. On pourrait croire que c'est cette grosse boule luisante qui nous dessèche la peau. Mais en réalité la fournaise provient d'en bas. Ces fumerolles acides qui planent au ras du sol jaillissent des craquelures entre les pavés.
    Sans doute une lubie du grand Patron. Personnellement je trouve ça douteux. Quand je le répète autour de moi on me somme de me taire. Bah…c'est pas demain la veille que le diable va jaillir de sa boite à malice. A mon avis ça fait longtemps qu'il a claqué la porte de son Eden personnel pour se tortiller les orteils maléfiques sur une plage de galets.

    Quelque part dans la ville, une mécanique mal bricolée décrète qu'il est l'heure d'aller bosser. Je ne sais toujours pas si c'est une bonne idée. Par la fenêtre, j'aperçois la belle Zebuth en train de se frictionner sous les rayons. Les tressautements de ses mamelons me rappellent douloureusement que, quelque part au fond de moi, je suis un homme. La grosse cloche sonne encore trois coups insistants, j'achève de me toiletter les yeux.

    L'occiput me gratte parfois un peu trop. Un dernier verre pour la route (s'agirait pas de passer négatif au contrôle) et j'enfile mon cuir. Satan n'attend pas paraît-il, il est temps. En bas, la ronde de diablotins jouant à la Baal s'éternise. Ils n'ont toujours pas compris les règles et la frustration les rends violents. J'en dégomme un ou deux pour la forme.

    Un peu plus loin une démone me harponne. Où est passé son gosse ? Ma foi, mystère et boule de gomme. En fait je m'en tamponne. Comme tout le monde ici. Ca fait trois cent ans qu'elle arpente le fleuve boueux de nos incertitudes à la recherche d'un bout de mioche qui doit sans doute filer un bien bon coton dans le canal de Saturne. Nuit et jour, on l'entend se lamenter comme un éléphant de mer échoué. Mais où est donc Ornicar ? Mais où est donc Ornicar ? Certains payent parfois pour écouter.

    L'usine du chemin de fer. Lucie s'impatiente sur le parvis. On est déjà en retard ? Sa langue se pointe vers moi d'un air menaçant. Elle a toujours du mal à la garder dans la bouche. Une drôle de maladie… Je pourrais t'en guérir chérie, mon barillet est plein de cachets.

    La chaîne m'attends, il s'agit de ne pas rater le câblage. A coté de moi, Gros Teuton se gratouille un téton. On est prêt. 1-2-3 silence on tourne ! La parabole du diable s'oriente, le canal crépite. Je redresse mon bonnet pour mieux voir. Les entrains arrivent sur le rail. Toutes ces belles motivations qui glissent devant nous avec empressement pour rejoindre leurs légitimes propriétaires sur la terre. Seringue en pogne, j'y injecte de bonnes doses d'envies coupables. Hop ! en voilà un qui regardera la Star'Ac', celui-ci va tromper sa femme. Je m'apprête à régler le compte d'une bande d'étudiants quand Cthulhu m'appelle. Ha ! attend, la cuite c'est pour moi ! Je le regarde faire. Y'a de quoi être admiratif, ceux là ne vont pas regretter leur soirée. Et ça continue toute la journée. On s'arrête le temps de croquer un rêve ou de siffler une ambition et on repart.

    Ce n'est pas comme dans les livres mais on a raison de dire que l'enfer est pavé de bonnes intentions. Il en tombe par grappes entières de la chaîne. Le soir, on passe un coup de balai pour mettre tout ça dehors. Tout ça nous importe peu dans le fond. Nos talons claquent sur la pierre quand on retourne à nos foyers ardents. Il me reste quelques cartouches à tirer, je décide de les passer sur une bande de succubes lascives. La poudre est une drôle de drogue.

    Le soleil est couché, je peux enfin fumer. Il ne fait pas vraiment noir dans la Géhenne, mais c'est suffisant pour regarder quelques petites invocations avant de dormir.

    C'est pas comme dans les livres. Ce mégot qui roule sur les pavés, c'est moi.

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