• Une fois de plus, Hédéra ouvre le bal, s'extirpant la première de la carcasse de l'engin pour sécuriser le périmètre. Injecteur en pogne, elle parcourt les environs du regard sans rien remarquer de particulier sinon cette bicoque accoudée à la rocaille qui a motivé leur arrêt. Une baraque faite de bric de broc et de branches mortes, rafistolée à la hâte en plusieurs endroits et dont l'absence notable de béton dans les matériaux employés la raye d'emblée des édifices humains.
    Les premiers kilomètres dans la zone contaminée n'ont rien révélé de très menaçant jusque là. Mais si cette construction a interpellé les filles dans la bulle, ce n'est pas tant pour son allure que pour son emplacement. Qui pourrait vouloir vivre ici ? Elles s'interrogent.
    Hédéra a donc vidé son sac, sanglé tout son barda sur le dos (pas loin de cinq armes différentes) et décidé de vérifier les lieux pendant que Vorgine tient la mécanique prête à partir en cas de pépin. A pas prudents, l'hélixaire s'approche de la masure. Tout semble calme à l'intérieur, c'est donc probablement vide ou ça se fait passer pour tel. A ses yeux, il est inconcevable que quiconque ait pu ne pas remarquer l'approche pétaradante du Dm-Bula.
    Accolée contre un des murs, Hédéra chatouille la gâchette de l'injecteur, par acquis de conscience, elle vérifie que l'ampoule emplie du liquide verdâtre est correctement vissée à la buse d'injection. Elle tend le bras droit et pose une main prudente sur le panneau de bois vermoulu qui se fait passer pour une porte. Un froncement de sourcils, elle retient son souffle et pousse. La planche s'effondre sur un sol poussiéreux avec un claquement sourd. L'araliace s'engage immédiatement dans l'ouverture pour bénéficier de l'effet du contre-jour sur les éventuels résidents. Rien en vue. Elle fait un pas à l'intérieur, réprimant une toux sèche sous les effets conjugués de la poussière et de l'odeur renfermée. Elle fronce le nez, il y a autre chose, un fumet dérangeant, gras et entêtant. Pointant son arme à droite, à gauche, elle ne remarque rien de suspect. Une table, des rondins de bois en guise de tabourets, un foyer éteint. Ce dernier élément attise en elle un mauvais pressentiment. Elle s'approche doucement et passe la main au-dessus des cendres avec une répugnance barrée en travers des traits. C'est encore vaguement tiède.
    Une paire de dizaines de secondes plus tard, elle ressort, injecteur rengainé, se grattant la nuque d'un air perplexe en dodelinant du chef.

    - C'est vide ! Mais c'est habité apparemment… quelqu'un a fait un feu là dedans il y a peu de temps. Je… je crois que c'est un feu de bois.

    Dans le véhicule, Vorgine grimace. Elle regarde Sisymbre.

    - Un feu de bois ? Foutons le camp d'ici.
    - Non, Vorgine, c'est trop étrange. Un citoyen des Arches Vertes ne survivrait pas ici, dans la zone contaminée. Et les humains vivent en colonie dans des terriers de métal et de béton. Alors qui ? Il faut en savoir plus. Peut-être qu'il s'agit d'une espèce encore inconnue.
    - Ou peut-être qu'il s'agit d'un groupe déviant ! Bon sang Sis', il faut être vraiment dérangé pour…
    - Je dois en apprendre un maximum, répète la botaniste d'une voix déterminée.

    Lorsque Sisymbre et Vorgine pénètrent à leur tour dans l'habitation, les odeurs se sont déjà légèrement dissipées. Mais il en reste assez pour faire tiquer. La botaniste s'accroupit devant le tas de cendres. Elle en recueille au creux de la paume et la touille du bout de l'index. Vorgine ressort immédiatement, nauséeuse. Dehors, Hédéra scrute les environs avec méthode, ou alors elle fait semblant, mais avec une conviction sur laquelle on pourrait tordre de l'acier.

    - Elle est obligée de faire ça ? lâche t-elle entre ses dents serrées sans la regarder.
    La pilote est tentée de la rembarrer mais elle doit admettre qu'elle aussi elle est chamboulée. Bien sûr, elle a déjà entendu parler des expertises légistes que mènent parfois les botanistes mais en voir de ses propres yeux, c'est autre chose.
    - Faut avoir le cœur accroché en tout cas…
    Hédéra lui lance un pâle sourire.
    - Elle est spéciale hein.
    - Mouaip.
    Vorgine s'assoit à même le sol et décroche la gourde qui pend à sa ceinture.
    - Ça va peut-être te paraître bizarre mais je ne l'ai jamais considérée comme telle.
    - Comme quoi ?
    Hédéra a épaulé son fusil, son fameux PrisDi dont elle est si fière, et étudie quelque chose dans sa lunette de visée.
    - Et bien spéciale, unique… je veux dire, c'est essentiel à notre relation.
    Elle s'humecte les lèvres d'une gorgée d'eau tièdasse et ferme l'autre poing.
    - Et je veux que ça marche entre nous.
    - Hmhm.

    La conversation meurt naturellement et plusieurs minutes silencieuses s'égouttent lentement. Après avoir consulté le boîtier de contrôle plusieurs fois, Hédéra tue l'attente en démontant une cartouche de lum pour vérifier le contacteur central qui commande l'opercule. Jugeant sans doute que quelque chose est encrassé, elle gratte les rebords avec un petit couteau recourbé. Son travail a l'air minutieux, délicat et silencieux. De son côté, Vorgine retourne dans sa bulle et bricole avec beaucoup plus de fracas quelque chose dans le ventre de la machine. Des morceaux en dégringolent parfois. Elle sifflote en travaillant, probablement toute heureuse de baigner dans son élément. Quelques pièces métalliques plus tard, quelques jurons un peu hauts, quelques soupirs feutrés un peu bas et quelques tours de clés plus loin, Sisymbre reparaît dans la lumière du jour. Pâle comme une anémone anémiée, les mains le long du corps. Tournevis entre les dents, Vorgine relève la tête et bondit hors de son cockpit mais Hédéra est plus proche.

    - Bon sang, tu devrais pas rester sans lumière aussi longtemps taxono-maîtresse ! L'étude de ce… charnier… pouvait bien attendre un peu !
    - Ça ira, ça ira, vous en faites pas toutes les deux.

    Vorgine, jalouse et frustrée d'arriver en seconde position, l'attrape néanmoins par le poignet pour la faire asseoir sur un caillou rond, réchauffé par les rayons du soleil.

    - C'est bon, photosynthétise, prends ton temps… ça va aller.
    Elle lui caresse les cheveux.
    - T'en fait pas Vorgine, je vais bien. Faut juste que je reprenne un peu d'énergie. Il fait étrangement noir là dedans… Et ce que j'ai vu, c'était pas joli joli.
    - Alors qui c'était ?
    - Je ne sais pas exactement, mais c'était un membre de la famille Ulmace. Un ancien apparemment. Tri centenaire d'après moi.
    Vorgine lui presse maintenant les poignets sans rien dire, son regard s'attarde sur les traces de cendres qui souillent encore ses mains. Hédéra crache par terre.
    - Faut être vraiment débile putain !
    - Qui a pu faire ça… ?
    - J'vois qu'une seule race de lascars pour aller aussi loin ! Pour moi c'est tout vu, c'est un humain.
    Sisymbre rouvre ses magnifiques yeux verts et inspire un grand coup.
    - Non, lâche t-elle. Elle a repris des couleurs, sa verve lui revient. Ce n'est pas aussi simple. Les humains ne sont jamais seuls et ne s'attardent pas dans ce genre d'endroit. Ils ne quittent leurs colonies que sur ordre de leur reine et pour des missions très ponctuelles. Ça ne leur ressemble pas.
    - Mais ils utilisent le feu de bois !
    - Avant oui. Plus maintenant, ça fait longtemps qu'ils l'ont remplacé par du gaz et de la matière fossile. Ça fait partie de notre accord. Aucune réserve d'humain ne serait assez folle pour brûler du bois sans encourir des représailles. Tu le sais mieux que moi Hédéra.
    L'intéressée hoche la tête sombrement. Ce qu'implique la botaniste ne lui plaît pas. Vorgine secoue la sienne.
    - Non, non. Je ne sais pas. J'ai déjà vu des humains entre eux. J'étais sur un transporteur F.A.T après la guerre. A l'époque j'étais encore aspirante alors je devais surtout m'occuper de vérifier les faisceaux et ça me donnait assez de temps libre. Un jour, on a déplacé une colonie d'humains vers une réserve. J'ai eu tout le loisir de les observer à travers la baie du pont inférieur. C'était comme observer une fleur aux pétales qui changeraient de couleur en permanence. Tellement agités puis si soudainement calmes. Des gestes, des éclats de voix, des masques de colère succédaient aux faciès placides. Je me souviens qu'au moment de les débarquer, certains d'entre eux se sont séparés du groupe. Ils s'invectivaient entre eux. Ça gueulait. On aurait dit qu'ils allaient s'écharper. Le commandant de bord nous a dit de laisser tomber, on est repartis, on avait fait notre travail.
    - Quelque chose avait du mal tourner, les humains passent la moitié de leur vie à se bouffer le nez et l'autre à se réconcilier sauvagement.
    - Pour ce que j'en sais, ça tourne souvent au vinaigre. C'est pas comme nous, quand ils s'engueulent, ils en viennent à se détester à une vitesse surprenante.
    Sisymbre se relève et lisse sa veste doctement.
    - C'est leur métabolisme qui veut ça. Leurs cycles sont plus instables que les nôtres. Et moins efficients, beaucoup de déchets. Alors ça les rend hargneux parce qu'ils digèrent mal certaines choses.
    - Tu ne me feras pas croire que leur hégémonie s'est effondrée sur un simple mal de bide.
    - Nan…(elle sourit à l'idée de soldats constipés contraints de se replier) mais ça doit pas améliorer leur caractère.
    - Bref, ça prouve en tout cas qu'ils se supportent pas entre eux ! Alors certains ont très bien pu faire bande à part.
    - Non ça ne tient pas. Les humains sont une espèce sociale. Si certains individus quittent le groupe, ils cherchent à reproduire immédiatement les conditions de vie qui leur conviennent. Ils choisissent une nouvelle reine, creusent un nouveau terrier – un bunker comme ils disent – et dès que leur sécurité est assurée, ils commencent à se reproduire à un rythme exponentiel.
    - D'accord mais mettons que leur groupe soit trop petit pour ça… ou bien qu'il n'y ait pas de femelle parmi eux ? Et s'il y a un seul type ? Cette cabane misérable n'a pas l'air assez grande pour abriter plus de trois personnes. Même des humains ne s'y entasseraient pas à plus de dix !
    - L'hypothèse a déjà été posée. Après la guerre, on cherchait à savoir si les colonies pouvaient être gardées sous contrôle ou si l'on risquait d'assister à une dispersion de groupuscules indépendants, ce qui aurait rendu leur contention beaucoup plus difficile à gérer. (Elle écarte les mains et fait deux pas en avant, prise par sa démonstration comme lors d'une conférence au sénat). Il y a effectivement des spécimens atypiques chez les humains, comme chez les autres races, mais leur organisation sociétale tend à les neutraliser, soit par l'éducation, soit par un traitement physico-chimique basé sur l'absorption massive d'électrons et de nourriture hyperglycémiante. Au final, la plupart des originaux finissent par se couler dans le moule à leur insu. Dans le cas des mouvements séditionnaires, leur exil n'est rendu possible uniquement si le nombre des individus contestataires atteint une masse critique. Dans ce cas, comme je vous le disais, ils quittent leur terrier et fondent une autre colonie plus loin. Apparemment, c'est leur manière naturelle d'essaimer ; ils s'engueulent et ils s'éloignent les uns des autres.
    - Et s'ils ne sont pas assez nombreux ?
    - Ils sont éliminés. Purement et simplement. Si les mécanismes passifs se montrent inopérants, alors la colonie humaine réagit de manière brutale, comme un organisme agressé.
    - Putain. Ça rigole pas.
    - Tu sais, ce n'est pas tellement différent de la Société des Arches Vertes si tu regardes bien.
    - N'importe quoi… ça n'a rien à voir… tu débloques Sis'. Tu débloques Sis'.
    Vorgine se met à claquer des doigts nerveusement.
    - Laisse tomber, c'est juste une idée qui me vient parfois.
    - En tout cas t'as planché sur le sujet dis donc…
    Sisymbre sourit avec modestie.
    - Ce n'est pas de moi, c'est le résultat de plusieurs années d'observations menées par l'Institut de Recherche des Lamiées. Les membres de la famille Lamiace sont des experts du comportement humain.

    Hédéra soupire et se détend le dos en passant son fusil couché entre ses deux épaules derrière la nuque. Elle effectue quelques rotations du buste.

    - Bref, tout ça c'est bien joli mais ça nous avance pas beaucoup…
    - Disons que si ne sont pas des humains, l'alternative n'est pas plaisante.

    Elles méditent chacune là-dessus un moment lorsqu'un cri retentit derrière les buissons. Hédéra tombe en arrêt, Sisymbre et Vorgine sont pétrifiées.
    - Restez pas là les donzelles ! Si ça chauffe vous êtes exposées.
    Le cri retentit encore, c'est une voix masculine.
    - A l'aide ! A l'aide !
    L'hélixaire pointe son fusil dans la direction du feuillage qui commence à bruire.
    - Dans le Bula vite !

    Trop tard. A cet instant, une silhouette trébuche hors du buisson et s'étale dans l'herbe folle. Hédéra n'est pas assez novice pour l'enluminer directement. Elle reste immobile. L'autre se relève sur les mains et montre un visage apeuré… expression qui ne s'arrange pas lorsqu'il avise le flingue pointé dans une direction qui passe entre ses sourcils.

    - Ma parole, il se pisse dessus ! Qui t'es ?! Qu'est ce qui se passe ?
    L'interrogatoire brutal de l'araliace est foutu en l'air lorsque Sisymbre s'avance entre elle et sa cible.
    - Sis' !
    - Bordel, taxono-maîtresse ! Si ça se trouve c'est lui qui a foutu le feu ! Ecarte toi de ma ligne de tir !
    La botaniste leur oppose sa main encore noire de suie.
    - Attendez, on obtiendra rien comme ça.
    - Et merde. C'est un ordre !
    - Bon, bon, mais du calme Hédéra.
    Sisymbre sort de l'axe mais elle ne s'éloigne pas pour autant.
    - Je SUIS calme. Tu me prends pour une débutante ?
    - Pardon. Essayons d'en savoir plus d'accord ?
    - Ecarte toi, il est peut-être dangereux.
    - Sis', pour une fois je suis d'accord avec elle, on sait rien de ce type. Et ce qu'on vient de voir…
    Le fuyard à genoux dans l'herbe essaie visiblement de dire quelque chose mais la conversation piquante des trois femmes l'empêche de s'exprimer.
    - Attends, il veut parler.
    - Oui ?
    - A l'aide !! A l'aide !!
    - Ok, c'est bon on en tirera rien. Laissez moi faire.
    - Non ne tire pas ! Pas de brutalité.
    - Tirons nous oui. Sis', Hédéra, on fout le camp.

    La botaniste attrape le malheureux par le bras, réunit trois de ses doigts en bec et frappe d'un coup sec et mat sur sa nuque. L'étranger se calme d'un coup. Sa tête dodeline sur ses épaules. Ses tremblements disparaissent.

    - Purée c'est pratique ça, faudra que je m'en souvienne… tu l'as frappé où ?
    - Juste au croisement entre le phloème et le xylème. Mais je te déconseille d'essayer. Sans pratique, tu peux le tuer.
    - Bon réessayons alors, qu'est ce qu'il se passe ?
    L'homme bavouille, Sisymbre lui attrape le menton entre deux doigts, y laissant une vilaine trace noire et lui relève la tête.
    - Oui ?
    - Les humains… derrière moi. Ils veulent me cueillir.
    Hédéra consulte son boîtier, tend l'oreille, goûte le vent, bref, réeffectue une nouvelle fois toutes les vérifications qu'une hélixaire connaît et lui répond par une dénégation.
    - Il débloque. Y'a pas un humain sur des kilomètres à la ronde. Ils sont pas là.
    L'homme s'ébroue et porte un doigt à sa tempe.
    - Je suis pas fou non. Ils sont derrière moi, la cueillette sauvage ! La cueillette sauvage !
    - Ah ah, très marrant. Pourquoi pas la grande faucheuse hein.
    Sisymbre lui retourne les mains et lit ses lignes en experte.
    - Ça alors… Un membre du clan Papavérace. Comment tu t'appelles ?
    Information intéressante qui se fera hélas attendre alors qu'un sifflement lacère le feuillage et provoque un gémissement sourd chez Hédéra. La jeune femme trébuche d'un pas en arrière comme heurtée par un poing invisible. Elle porte une main à son épaule et s'affale à genoux alors que d'autres projectiles passent au-dessus d'elle.
    Sisymbre et son inconnu plongent à terre sous la grêle qui crible soudainement les alentours. Hédéra roule au sol, le souffle court, les yeux étrécis sur sa douleur. Pas un bruit de ponctue les tirs sinon les discrètes plaintes des plantes perforées au passage. Et soudainement, un grand rugissement. Un objet fuselé enrobé de flammes passe sous les yeux impuissants de l'hélixaire qui est la seule à le voir passer sous sa vision infrarouge. Une explosion atroce leur déchire les tympans. Elles se font éjecter, soufflées comme des pantins, les membres désarticulés et la peau râpée par la morsure de la fusion. Le Dm-Bula disparaît sous l'éclat de l'impact rouge et or qui aveugle Sisymbre. Lorsqu'elle cligne des yeux pour retrouver la vue, c'est pour ne pas les croire. Le véhicule n'est plus là. A la place, un cratère fumant dentelé de quelques copeaux de métal souligne la violence de l'impact. Impossible ! La botaniste essaie de se redresser sur les coudes mais ses forces ont été aspirées avec le grand raout. Elle distingue Hédéra entre ses cils empoissés de larmes.
    Couchée sur le flanc, l'hélixaire relève péniblement son fusil à une main et se le fait arracher par un tir virtuose. Le PrisDi éclate en miettes sur le sol. Elle pousse un feulement de rage et d'horreur. Maintenant, elles perçoivent les petits pas rapides entre les feuilles. Le son plein et sourd de grosses bottes sur le sol sec. Et des injonctions saccadées prononcés par une voix saturée à travers une radio.
    L'hélixaire se retourne sur le ventre et regarde la botaniste d'un air désolé. Son beau visage est noir de crasse, une souffrance barbelée se lit dans ses yeux écarlates. Sisymbre comprend qu'elles vont mourir. Elle cherche du regard une trace de sa compagne. Une dernière chose…
    Un rugissement rageur radine de derrière les rochers. Le Dm-Bula ! La bulle fracassée, la coque noircie, les roues dérapent sur le sol nu. Vorgine fait virer sa carcasse sur le côté pour s'interposer entre les corps prostrés de ses comparses et les tirs. Des éclats de balle ricochent sur la carlingue. Mouchetée d'étincelles, la machine vitupère son courroux en s'immobilisant à côté de la botaniste tétanisée. La pilote est la seule a être restée dans le coup : le bruit, les fracas et les problèmes qui surgissent quand on ne s'y attend pas, c'est tout à fait dans ses cordes. Elle met sa main en porte voix et beugle littéralement :
    - EN VOITURE !!
    Hédéra rampe jusqu'à la botaniste qu'elle aide à se relever pour grimper directement par la baie aux rebords coupants. Après un instant d'hésitation, elle empoigne le fuyard blotti à côté et le fait sauter dans le Bula avant de s'accrocher et de taper sur la carrosserie. Un de ses bras est replié contre sa poitrine, elle ne peut se retenir que d'une seule main mais il faudra bien que ça fasse !
    Vorgine dégage immédiatement sa machine, à l'abri au fond de son alcôve de pilotage. Les manœuvres qu'elle inflige au Bula portent les articulations au supplice. Elle grimace. Pour sûr que le CPAV n'approuverait pas mais vu les circonstances, c'est le cadet de ses soucis. Elle s'étonne quand même d'y avoir pensé. Imprimant une violente secousse à l'un des moteurs, la pilote décide de sacrifier la souplesse au profit de plus de puissance, elle décroche l'un des câbles d'alimentation des suspensions et redirige l'énergie ainsi gagnée vers la propulsion. Les dents serrées, elle ne cesse de proférer des jurons à voix basse d'une manière si mécanique qu'on pourrait croire que ça fait partie du processus.
    Les rocailles ricochent sous les roues crantées et viennent taper sur le bas de caisse, d'autres balles s'écrasent sur le flanc exposé tandis qu'elle franchit un premier rideau de branches touffues. Vorgine appuie sur les manettes. Ça ne suffit pas ! Une balle perce le métal et ressort par le hublot, sectionnant au passage une conduite qui gémit en sifflant une vapeur brûlante.
    Vorgine baisse la tête, ce qui fait tomber ses lunettes bigarrées sur son nez couvert de sueur. Elle grogne. Abordant une butte raide, elle malmène le Bula et ses passagers, les secouant dans tous les sens à la fois pour trouver la meilleure trajectoire et pour ne pas offrir une cible trop prévisible. Y'a beaucoup d'agitation à l'arrière mais elle n'a pas une seconde à accorder à ce qu'il s'y passe.
    Virant brusquement à quatre-vingt dix degrés, elle manque de caler mais ouvre une vanne d'aération au point nommé en claquant son genou contre le levier bleu. L'opération pour le peu imprécise envoie les deux leviers voisins en butée et déplace une réglette de plusieurs crans vers la droite.
    - merdemerdemerdemerde, Vorgine relève la tête et avise un cadran dont l'aiguille doit avoir perdu la boussole, elle se mâche la langue et enfonce deux pédales d'un coup de botte en travers. Non. L'aiguille ne fait pas mine de changer d'avis et pointe, résolument, vers une zone rouge.
    La pilote chevronnée qu'elle est se doit de réagir avec l'aplomb d'une vraie professionnelle. Vorgine avale une grande goulée d'air moite et applique le CPAV à la lettre :

    - ATTENTION CA VA SECOUER !

    Sisymbre est occupée à retenir Hédéra qui s'occupe de retenir son sang, son souffle et le contenu de son estomac. Lorsqu'elle entend l'avertissement de sa concubine, elle se demande en quoi les choses pourraient empirer. Elle ne tarde pas à comprendre que la mécanique déborde d'imagination lorsqu'il s'agit de secousses. Un impact violent déséquilibre le Bula qui se retrouve momentanément sur deux roues. Les bottes de l'hélixaire raclent le sol. Sisymbre affermit sa prise glissante au risque de passer par dessus bord à son tour. Le choc suivant, plus rude, la jette contre le rebord garni de dents de verres. Des larmes de douleur brouillent sa vision mais elle ne lâche pas Hédéra.

    - Putain, on va tous y rester…

    L'hélixaire parvient à se rétablir sur la coque et cale son genou contre une tuyère. Malgré la douleur qui lui transperce le thorax, elle trouve assez de ressource pour dégainer sa lame de mâchefer avec son bras blessé. A peine la force d'appuyer sur le bouton de commande. La lame se met à luire, elle l'enfonce dans la carrosserie et découpe – comme dans du beurre - une forme grossièrement triangulaire pour caler son pied. Stabilisée, elle reprend son souffle et hoche la tête à l'attention de la botaniste pour lui signaler que tout va bien.
    C'est à ce moment là que le Bula bondit au-dessus de la crête et que Vorgine entame la descente. Elle pulvérise un petit rocher, dérape sur le côté et rattrape sa trajectoire en donnant plus de gaz. Sans suspensions, le parcours est un véritable enfer. Le moindre petit trou se répercute dans l'habitacle, fait vibrer les instruments, ballotte les pièces souples et tord les pièces rigides trop fines pour encaisser. La pilote a renoncé à lire son tableau de bord dont la plupart des indicateurs sont en rideau. Elle navigue à l'oreille et se qu'elle entend lui fait comprendre qu'une chaudière est fissurée et menace de faire flamber tout l'appareil et transformer leur véhicule en sépulture. Mais alors qu'elle dévale cette pente à tombeaux ouverts, elle repère une alternative aux reflets chatoyants. D'ordinaire, il est déconseillé aux pilotes des Arches Vertes de conduire dans l'eau. Et il est vrai que lorsque le Dm-Bula s'encastre dans le lit du ruisseau dans un geyser d'éclaboussures moussues, Vorgine a un petit pincement au cœur. Un chuintement suivi d'une vapeur de mauvais augure monte d'une grille de ventilation. Un des moteurs vient de s'étouffer. La température des chambres baisse d'un cran mais pour ce prix, Vorgine stabilise un peu l'intégrité du reste. Elle file à fond de train dans le lit du cours d'eau, ses semelles baignant déjà dans une flaque de quinze centimètres. Le seul moteur encore valide tousse à son tour. Elle tient encore cinq cent mètres en jouant sur des leviers qu'elle n'aurait jamais imaginé utiliser un jour et finit par s'arracher à la torpeur engourdissante de l'eau froide par la rive droite. Un autre juron franchit ses lèvres. Il y a des obstacles ! Avec sa visibilité, c'est un miracle qu'elle parvienne à éviter le plus gros rocher. Mais pour le reste, c'est du hasard. Ricochant contre un arbre abattu, le Bula s'écrase dans la boue, ripe en arrière, s'enlise d'un côté, patine pitoyablement et finit par s'embourber définitivement. Le moteur s'arrête une respiration plus tard. Au bout du rouleau, Hédéra se laisse tomber par terre avec un cri sec. Vorgine s'écroule en avant, bavant d'excitation et d'exténuation. Sisymbre échoue sur le siège passager, ou plus exactement sur le bonhomme qui l'occupe, lequel semble avoir perdu connaissance.
    Le silence enrobe la scène délicatement, à mesure que les sifflements, grincements et autres protestations cliquetantes s'amenuisent. Personne n'ose bouger. A tout trac, le premier son qui inverti ce territoire à nouveau vierge est un rire saccadé, entrecoupé d'une formule rituelle :

    - Merci d'avoir choisi la famille Salicace pour votre vo-yage, n'hésitez pas à nous laisser vos im-pressions et au plai-sir de vous revoir bientôt…


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