• Dans le silence feutré du palatium gris situé quelque part au sein de l'inextricable écheveau des Arches Vertes, deux silhouettes progressent délicatement sur le marbre lisse. Toutes deux arborrent la tenue verte et noire des botanistes mais seule l'une des deux semble à l'aise dans ce vêtement (plutôt un mélange de vêtements en fait) dont les innombrables variantes sont prévues soit pour le confort, la praticité ou l'apparat.
    A cette heure-ci, c'est-à-dire quelques heures avant la nuit, les deux membres de la haute caste ne risquent pas de croiser grand monde. La trépidante activité qui règne en permanence sous les arcades éclaboussées de lumière s'est amenuisée. Le sempiternel torrent des allers-et-venues s'est tarri. Tout est calme, ou presque.
    Les deux figures avancent sans se presser. L'une, une longue femme surmontée de cheveux gris trop fins, a les mains enfouies dans ses manches évasées. L'autre, un homme plutôt corpulent à la bouche toujours entrouverte, ne cesse de se gratter, de rajuster sa ceinture, de tripoter les cordons de son col ou d'entortiller ses lacets entre ses doigts épais. Ses grosses pattes velues évoquent d'avantage un cep de vigne tordu par le temps qu'une délicate pièce d'anatomie bureaucratique dévouée à la gestuelle et à l'écriture. Il finit par s'arrêter, comme à bout de souffle, et empoigne fermement la rembarde de la balustrade qui donne sur un paysage composé – par l'ingénierie de la famille Composée justement d'un savant mélange d'urbanisme et de longue tradition végétale. De dos, il ressemble à un gros crabe sur lequel on aurait tatoué l'emblème de la famille Crucifère. Son acolyte visiblement plus calme enfonce une porte ouverte :

    - Alti-taxono-maître Senebière, vous semblez en proie à une confusion que je ne saurais décrire même en consacrant l'essentiel de ma période de veille à l'élaboration d'un nouveau vocabulaire conçu rien que pour vous.

    Le pesant botaniste ne se retourne pas mais sa moue est parceptible dans son mouvement d'épaule. Des épaules plutôt impressionantes mais où l'on trouverait sans doute plus de graisse que de muscles.

    - Un nouveau registre lexical rien que pour moi ? Ah, voilà qui vous plairait bien n'est-ce pas ? Inventer tout un tas de nouveau mots avec des bruits grossiers pour parler de moi.
    - Ce n'est pas vraiment ce que j'entendais par là, rétorque la femme avec un sourire mutin qui ne dévoile rien de sa dentition. Mais puisque vous le dites, il y a là une idée à creuser.
    - Parce que ce qui est gros doit s'énoncer haut et fort avec fracas et sans subtilité. Alors qu'une splendide tige comme vous doit pouvoir s'enrouler avec élégance autour des bons mots comme une liane discrète.
    Elle s'incline devant le compliment et fronce les sourcils face au sarcasme. Pour un Crucifère, se faire comparer à une liane… et bien c'est dégradant. Elle tente de riposter à sa manière, poursuivant sur le même ton douceret :
    - Vraiment, c'est une honte que nous devions user des même mots pour parler de choses qui nous sont communes… même si elle sont aussi rare qu'un sourire sur le visage d'un hélixaire.
    Le dénommé Senebière se retourne et se passe une main sur un visage qui a connu des jours plus pleins, plus sains et plus rebondis.
    - Vraiment Cardamine, c'est une tristesse dont je ne saurais faire le deuil même en y consacrant tous les jours de songe que nous annoncent les ténèbres à venir de la prochaine nuit.

    Cardamine a des mèches rousses au travers de ses cheveux gris et c'est leur couleur naturelle. Mais Cardamine a surtout les yeux blancs, fait particulièrement rare puisque les citoyens des Arches photosynthétisent essentiellement par les iris, qui sont généralement d'une nuance de vert. Ce regard blanc, handicapant, est pourtant ravissant. Au sénat, c'est ce qui lui donne sa touche, et, lorsqu'elle n'était encore qu'une jeune pousse, c'est ce qui faisait son succès. La jeune botaniste rousse aux yeux laiteux ; folâtre, folle fille qui s'effeuillait au soleil pour s'engorger des rayons lumineux que ses yeux ne peuvent pas assimiler correctement. Et ils étaient nombreux ceux qui venaient voler quelques visions de ce corps élastique tandis qu'elle venait sous la verrière, sans vêtement, totalement nue, exposant son corps aux délices de la lumière nourrissante.
    Aujourd'hui séchée de quelques rides, sa peau n'a plus l'heure de satisfaire la jeunesse archevertoise. Et lorsque Cardamine se déshabille dans l'éclat de sa baie vitrée, plus personne ne cherche à s'infiltrer par-dessus le mur ou sous le canal d'irrigation. Maintenant, lorsqu'elle s'approche, on ne frémit plus de désir secret. Lorsqu'elle marche doucement on ne respire plus le parfum de son passage. Lorsqu'elle effleure, on ne se transit plus. Lorsqu'elle se couche, elle est seule.
    Cardamine pose sa main sur l'avant bras de Senebière sans appuyer. Ce dernier a la bonne grâce de rougir (volontairement, elle en est sûre, pour saluer sa beauté fanée).

    - Dites moi Senebière, qu'est ce qui vous tracasse ?
    - Dois-je détailler la liste ou une table des matières vous suffira t-elle ma chère ?
    Elle retire sa main et recule d'un pas.
    - Et bien, je suppose que la venue de la nuit n'arrange personne.
    - Pardonnez moi, alti-taxono-maîtresse. Il y a parfois des moments où je préfèrerais tomber au fond d'un bunker grouillant d'humains plutôt que d'avoir à subir encore une fois l'angoisse nocturne.
    Elle fait un geste gracieux pour l'inviter à développer sa pensée. Comme il n'en fait rien, elle l'encourage.
    - La délégation de la république de Mycèle…
    - Arrive au pire moment possible.
    - Est-ce pour cela que vous souhaitiez me voir ?
    - Oui, entre autres.
    - Que pourrions nous donc convenir que nous sachions déjà ? Les Mycèliens sont difficiles, prudents et doublés d'une clairvoyance malsaine. Leur volonté extensioniste ne doit pas nous effrayer alti-taxono-maître, ils ne peuvent en rien nous nuire, si ce n'est en noires pensées.
    - Ne faites pas semblant de sous-estimer gravement leur potentiel. Ce genre de frivolité n'amuse que les débutants. Vous savez comme moi que ce ne sont pas de simples négociations commerciales dont il s'agit. L'émissaire qu'ils nous envoient n'est pas née de la dernière pluie. Cette Sessile de Mycèle est une femme dangereuse. Et je n'aime pas l'idée qu'ils viennent aux Arches Vertes en ce moment.
    - Vous voulez dire juste avant la nuit ?
    - Oui.
    - Non.
    - Quoi d'autre alors ?
    - Je vais vous aider. Vous vouliez dire… au moment où votre protégée est partie vadrouiller dans la zone contaminée.
    Senebière en politicien accompli n'a qu'une infime mastication des lèvres pour trahir la vague de stupeur, de culpabilité et de honte qui lui ravage le système nerveux de bas en haut de la moelle épinière.
    - Je suis impressionné Cardamine, votre carrière ne s'est donc pas jouée qu'à une duel de jambes en l'air dans vos salons privés. La souplesse dont vous faisiez preuve alors semble avoir doté vos facultés mentales d'une certaine gymnastique intellectuelle. Je ne pensais pas que l'on pouvait ainsi lier l'éclosion du corps à celui de l'esprit.
    - Tout comme la votre ne s'est pas uniquement composée de repas plantureux et de pots-de-vins pantagruelesques. Et pourtant les apparences m'enseigneraient à me garder de votre ventre quelques mètres avant que votre vilain nez ne viennent fouiner dans mes secrets les mieux protégés. Je ne pensais pas pour ma part qu'une bonhommie aussi avenante que la votre puisse recèler autant de malice que de miel.

    Un bref silence succède à la joute verbale. Senebière esquisse à peine un sourire, comme en souvenir des jours où tout ça était vraiment drôle, et s'essuie le front.

    - Oui, admet-il, Sisymbre est partie dans la friche et je ne suis pas certain qu'elle en reviendra.
    - C'est sincèrement dommage…
    Et elle le pense sincèrement.
    - Oh, seriez-vous jalouse ?
    - D'une lesbienne arriviste qui ne tient pas en place ? Non pas tellement.
    - Cardamine je vous connais assez pour savoir que lorsque vos piques perdent leur finesse habituelle, c'est que vous êtes troublée. Vous aimez son style et sa manière de s'affranchir des interdits n'est-ce pas ?
    La botaniste filiforme avale sa salive :
    - J'admire… son… indépendance d'esprit, finit-elle par concèder. Vous l'avez bien formée. Elle sera une adversaire de poids, et sans vouloir vous offenser, autrement plus intéressante que vous ne l'êtiez au même âge alti-taxono-maître. Oui, une botaniste dont le potentiel ne demande qu'à fleurir et qui s'ouvrira sous la copieuse influence de son mentor.
    - Je n'ai aucun mérite là dedans. Mais c'est pour cela que je voulais vous voir aussi.
    - Pour parler de la jeune Sisymbre et de son goût douteux pour les escapades romantiques à une heure cruciale pour la famille et peut-être l'ensemble des Arches Vertes ?
    - Non, pour parler de cette adversité qui nous oppose.
    - Je croyais que nous avions convenu de ne jamais…
    - Je voudrais que nous mettions nos différents de côté le temps que durera cette embrassante ambassade avec les Mycéliens.

    Cardamine est soudainement soucieuse. Elle fait plusieurs pas, revient, repart. Réfléchit à toute allure.

    - Vous voudriez conclure une trève ? Senebière, Alti-taxono-maître Senebière Crucifère ! comment pourrais-je vous faire assez confiance pour penser que vous n'en tirerez pas parti ? Si je commande à mon mouvement de cesser de s'opposer au vôtre, dans quelques jours, nous verrons vos ridicules visions soit-disant progressistes envahir notre espace vital ! Les Arches Vertes ne méritent pas cette punition !
    - Du calme Cardamine. Je ne demande pas la dissolution de l'assemblée ou la fin des débats. Simplement, tant que cette Sessile de Mycèle sera sous nos arcades, je voudrais que nous consacrions nos forces à l'étudier, à analyser ses forces, ses faiblesses, à prévoir ses mouvements, ses ambitions et au besoin à la contrer. Je voudrais que nous unissions notre énergie pour cette fois.
    - Nous ne pourrons jamais travailler ensemble, c'est ridicule !

    Un instant, Senebière semble sur le point de lâcher une grossièreté. Quelque chose de blessant qui piquerait cette intransigeante donzelle dans le vif, quelque chose en rapport avec son passé de pétasse dissolue et ses frasques sexuelles avec plusieurs des hauts dignitaires de familles influentes. Les mots montent, s'assemblent et forment les phrases asssassines qu'il voudrait projeter sur ce visage trop sobre aux expressions trop maitrisées. Il voudrait fracasser le masque de Cardamine et la regarder pleurer comme la traînée qu'elle a été.
    Mais il sait que si une seule de ces salves sonores franchit ses lèvres, il n'aura plus aucune chance de conclure une quelconque trève et qu'il sera la proie des plus sombres manigances de la botaniste aux yeux blancs. Et il sait aussi, avec une lucidité placide, qu'elle pourrait en lâcher autant à son sujet sur un autre registre. Ni l'un ni l'autre n'en sortiraient indemne. Ils ne réussiraient qu'à détruire leur cordiale mésentente et à réduire en poussière le respect mutuel qu'éprouvent deux vieux ennemis l'un pour l'autre.
    Pour toutes ses raisons, et malgré l'envie féroce que Senebière ressent de se montrer sous son plus mauvais jour, le pesant penseur se contente de rétorquer un :

    - Oh ? surpris et inocent.

    Il y a des mots qui ont plus de poids que d'autre en politique. Et certains déclenchent parfois des réactions inattendues. Cardamine se met à rire.

    - Vous voyez, c'est dans ce genre de situation que je comprends pourquoi nous étions faits pour ça. Vous m'impressionez à mon tour Senebière. Mais je suppose qu'une vieille branche comme vous n'a plus à apprendre comment se tordre pour mieux atteindre sa ration de lumière. Très bien, j'ai entendu les arguments que vous n'avez pas dits. Je reconnais que cette délégation de Myceliens nous met en délicatesse. Lorsque la nuit sera tombée, ils seront libre de se déplacer où ils voudront, alors que nous serons là, impuissants, à attendre que le jour se lève. La présence de Sessile de Mycèle dans les Arches Vertes est évidemment une provocation qui cache une forfanterie des plus fourbes. Cette intrigante de l'ombre qui ne se montre jamais viendrait au grand jour ? Je ne lui fais pas confiance pour la jouer à la régulière. N'est-elle pas cette adonis fatale, cette morelle noire ? Cette "Belle des nuits au crépuscule / Loin des regrets et des scrupules" ? J'en conviens, on ne badine pas avec cette Sabine.
    Alors, c'est d'accord, au nom de la vieille rivalité qui nous unit, je m'engage à suspendre nos attaques contre vous. Vous ne pouvez évidement espérer que nous travaillions de concert, je suppose que vous ne mettiez ça dans la balance que pour le contraste. Bon. (Elle croise les doigts). Nous n'engagerons rien contre vous. Jusqu'au départ des Myceliens du moins. A ce moment là, je propose que nous nous retrouvions ici, pour discuter et convenir d'un retour aux… hostilités coutumières. A cette occasion, j'aurai sans doute quelques demandes particulières et j'espère que vous les prendrez à votre tour en considération en gage de retour de faveur.
    Elle conclut par un des sourires ravageurs qui lui ont ouvert tant de portes et de pantalons.
    - Avons-nous un accord alti-taxono-maître Senebière Crucifère ?

    Son homologue lui tend une main qu'elle serre avec vigueur cette fois.

    - Comme d'habitude alti-taxono-maîtresse Cardamine Crucifère, votre sagesse n'a d'égale que l'élégance avec laquelle vous trouvez toujours moyen de prendre l'avantage en toute situation. (Il emprisonne sa main dans la sienne, bien plus épaisse, alors qu'elle fait mine de partir satisfaite). Permettez moi cependant de m'enquérir de ce que vous demanderez en contrepartie de l'immense service que vous consentez en acceptant mon offre de paix qui suspendra aussi bien vos activités que les miennes ?
    - Vous pensez donc que j'y ai déjà réfléchi ?
    - Eparnez moi ce genre d'ingénuité. Je savais que vous demanderiez quelque chose en échange, tout comme vous saviez que je voulais vous faire une proposition. Nous avions tous les deux plusieurs coups d'avance dans cette discussion Card', sinon vous n'auriez pas pris le temps de potasser E.Simon juste pour me faire ce dernier outrage civil.
    - Ah, insérer une citation de votre artiste préférée dans une négocation est un vieux caprice que je me suis accordé. Mais je dois dire que j'ai trouvé un certain plaisir à relire ses vers désuets. Votre goût pour l'art ancien humain est à  l'image de…
    - Alors ?

    Reculant d'un pas, Cardamine se libère de la main de Senebière. Elle le toise un instant, convaincue de sa supériorité de l'instant et savourant ce moment. Elle sait qu'en d'autres circonstances, c'est elle qui serait venue à Senebière pour lui demander la même chose. Et il en aurait profité ! Oh oui, il se serait goinfré sans remord ! En fait, elle était même sur le point de réquérir une entrevue avec le leader du mouvement progressiste lorsqu'elle avait reçu son invitation dans son pavillon. L'un comme l'autre ont attendu le dernier moment, juste avant la nuit… guettant l'adversaire, spéculant sur le premier qui bougerait. Un duel de bluff et de volonté qu'elle a gagné. Et il est temps pour elle de saisir son prix.
    Fouillant dans une des poches de sa veste verte ourlée de noir, la botaniste tire une paire de lunettes rondes teintée d'une nuance absinthe. Bien sûr, les prothèses photosynthétiques comme celle-ci ont toujours existé mais Cardamine avait choisi de ne pas s'en servir avant un âge plus avancé. Ce qui en révèle un peu plus sur sa personnalité.
    A l'abri derrière les verres semi-opaques, elle bat des cils avec l'excitation d'une joueuse d'échec qui vient de s'engouffrer dans une ouverture chez l'adversaire. Son cœur bat un peu plus vite, elle s'humecte les lèvres.

    - N'est ce pas évident ? C'est le seul sujet que j'ai apporté à cette discussion. Je veux Sisymbre Crucifère.


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