• Un autre fondu philosophal

    Il y a eu une époque où Anthew Doe n'était qu'un simple étudiant bourré d'hormones et de découvertes inédites le matin dans ses draps.
    Il y eut une époque où Sólveig Svensdotter s'imaginait vivre sa vie à l'image d'une cigarette : bouffée par bouffée jusqu'à consumer le filtre et plus s'il en reste.

    Le matin il prenait un soin particulier à ajuster le col de sa chemise, elle se mettait du vernis à ongle… il n'y a pas grand-chose d'autre à dire, ça s'est conclu dans un bar voûté sous ses poutres grosses poutres ridées, alors que la neige s'endiguait derrière les fenêtres embuées par une nuit scandinave de 4 heures de l'après-midi.

    Edgar est le fruit d'une romance précoce, une union guidée par la concupiscence et la luxure plus que par les sentiments et les projections raisonnables. Sólveig était une passionnée à sa manière.
    La jupe retroussée sur les hanches, les verres bousculés dans la pénombre de la salle déserte. Le bois qu'elle griffait de ses ongles teints, sa respiration qui laissait des halos de vapeur dans l'air moite.

    Il y eut un moment où épuisé, la chemise froissée de sueur, Anthew s'est retiré des cuisses de sa compagne et s'est affalé sur la banquette. Sólveig s'est rassise sur la table et a commencé à reboutonner son chemisier, expulsant d'un souffle rauque les mèches bouclées qui lui tombaient dans la figure.

    Ils venaient de fêter leurs diplômes respectifs. Elle en géologie, lui en astronomie. L'alliance de deux domaines opposés mais ils étaient dans le même quartier universitaire et se croisaient souvent au R.U.
    Encore essoufflés par leur étreinte impulsive, ils se sont échangés quelques mièvreries, Anthew lui disant qu'il l'aimait, et elle répondant qu'elle ne le quitterait jamais…

    24 mois et bien des péripéties plus tard, Sólveig, pragmatique jusqu'au bout des ongles fendillés exigeait :
    1- Un nom pour son fils. Pour LEUR fils. Anthew était issu d'une famille noble, un nom, ça ouvre des portes.
    2 - Une rente.

    La cadette des huit marmots Svensdotter, famille paysanne pétrie de traditionalisme usé, savait qu'elle n'aurait pas droit à grand-chose de la part de ses parents pour vivre à part l'opprobre et le reniement.
    Elle savait aussi que les collet montés Doe n'accorderaient jamais leur prestige à une roturière montée en ville à la force de sa sueur (c'est d'un vulgaire…).

    Mais Sólveig aimait son fils autant qu'elle haïssait Anthew. Elle était prête à subir l'exclusion et le rejet. Elle est allée jusqu'au bout, rognant le moindre bout de lampion pour s'éclairer la nuit pendant la tétée mais il lui a fallut se rendre à l'évidence, elle était contrainte de faire la manche.

    Ainsi fut fait, force et ténacité, étouffement de scandale et protection de valeurs, Edgar Allan Doe fût officiellement bâtardisé, sans aucun droit à héritage ni aucun accès mondain, cela allait de soit, même dans les années 80.

    Il n'y eut donc aucune rencontre entre les enfants légitimes d'Anthew et son rejeton d'erreur contraceptive. Du moins pas jusqu'à bien plus tard.
    Edgar eût l'occasion de croiser Graëtchen à deux reprises, alors qu'il avait la vingtaine, dans une salle de ciné et par hasard dans la rue. A cette époque ils habitaient la même ville, Graëtchen était une adolescente taciturne et déterminée à qui on aurait donné entre 14 et 18 ans.

    Un échange muet, les deux fois. Qu'auraient-ils pu se dire ? "Salut je suis ton demi-frangin, hem." Ou alors un message ? Quelque chose de personnel : "Salut, je déteste ton père". Non.
    Il y avait quelque chose d'intimidant chez Graëtchen et Edgar, un peu hagard, avait d'autres chats à fouetter que de tenter de nouer avec un morceau de famille. Alors il s'était borné à la saluer d'un signe de main, à distance, comme de vieux amis qui n'ont plus besoin du véhicule grossier des mots pour se comprendre.
    Il s'était lui-même surpris à lui adresser un sourire amical avant de remonter le haut col de son manteau victorien et de continuer sa route.

    La raison de cette affabilité, il la saisit quelques heures plus tard en vérifiant son reflet dans la glace. L'air de famille était frappant.

    Il y a également son demi-frère. C'était encore autre chose. Il se souvient l'avoir remarqué, ce qui est déjà une prouesse pour la plupart des gens. Il se souvient lui avoir dit quelque chose, un mot gentil peut-être ou un truc absurde… quoiqu'il en soit, tombé dans l'oreille d'un casque poussé à fond. Dans la lune. Là aussi, l'air de famille était frappant…

    Comme c'était crétin.

    A cette époque, Edgar était un grand sentimental. Il aimait les boucles châtain de sa mère. Il aimait l'odeur de la purée lyophilisée qu'elle faisait réchauffer dans leur appartement mal isolé. Il aimait sa manière de nouer ses cheveux en arrière. Il aimait sa tranquille et ferme résolution orchestrée par des froncements de sourcils soucieux dont il a reçu l'héritage génétique. Il aimait sa manière rusée d'arriver à gratter la peau de l'ours vivant et sa façon de toujours lécher la sauce du plat dans lequel elle mettait les pieds.

    - "Prend ce qui vient Edgar, et laisse venir ceux qui prennent". Disait-elle toujours. "C'est quand on est au plus près qu'on peut blesser son ennemi à mort".

    Alors il voulait comprendre ce qui avait poussé une femme aussi admirable à s'enticher d'un… vrai connard ! Il voulait aussi comprendre ce qu'était que cette étrange chose que la famille Doe. Il voulait comprendre pourquoi tout ça le fascinait comme un cadavre boursouflé par les vers aurait pu fasciner un légiste. Il voulait savoir, trouver en lui les émotions qui correspondaient. Est-ce qu'ils les détestaient ou est-ce qu'ils les enviaient ?

    Il a d'abord tenté d'aborder la question sous l'angle rationnel : les sciences. Mais c'était évident, ce genre de chose s'apprend en France, la patrie de la passion s'il en est. Il s'est donc inscrit à la fac de lettres à Paris et a passé quelques mois à se dérouiller sa glotte pour former les sons de cette étrange langue nasale correctement.

    Avec le temps, tout ça s'est tassé. Il en aurait presque perdu tout intérêt, préférant de loin d'autres concepts, d'autres idées, d'autres plans. Edgar a successivement appartenu à plusieurs cercles de prétendus érudits à la verve babillarde et à la libido exacerbée.

    - Les Pétales Ocres, dont les soirées tournaient inévitablement en orgie sépulcrale digne d'un sabbat moyenâgeux.
    - L'Alliance Indigne qui se rebellait contre les principes nobiliaires (dignes) régissant le monde. Des petites frappes issues du milieu bourgeois dont la seule vue d'une bière un peu trop forte faisant pâlir.
    - La Fertilité Narquoise… inutile de s'étendre là-dessus. C'était d'ailleurs le thème.

    Et bien d'autres, on en passe et les plus paillards. Finalement, c'est le Paradoxe Enthéléchique qui a retenu son opinion assez longtemps. Ici copulaient non pas les participants mais les concepts. Des gens poussiéreux certes un peu pompeux mais véritablement passionnés.
    C'est là que pour la première fois, Edgar a véritablement associé la philosophie et la science pour étudier ce qui devint son casse-tête : la métaphysique temporelle. Les théories les plus folles affirment que le temps n'existe pas. Qu'il ne s'agit que d'une juxtaposition d'évènements. Alors dans ce cas… il suffirait de réagencer les choses, comme une pile branlante de cubes pour enfants marqués de grosses lettres et de symboles. Un cœur, un crâne, un S, un A.

    C'est dans ce même cercle qu'il a rencontré Lucie. Ô sombre est sensuelle Lucie. Une fille "gentille" à tous points de vue, une artiste grignette qui peignait des courbes envoûtantes. Ses compositions chimériques comportaient toujours certains de ses éléments fétiches et ce, par ordre d'importance : un signe cabalistique démoniaque, une montre à gousset, de l'orme, des pousses de trèfle, une brique fendillée et quelque chose se rapportant vaguement à un bovidé d'outre-tombe mais sans trop s'y rapporter non plus.
    Lucie était une virgule dans la féminité. Son charme étrange était défini avant tout par ses attitudes et non par son physique d'ailleurs assez quelconque.
    Assez indéfinissable, comme la différence entre "lubrique" et "lascif". Elle s'étirait souvent sur leur canapé à poings fermé, faisant naître des larmes au coin de ses yeux en amande. Par sa simple présence à ses cotés, Lucie ne faisait qu'agiter toutes ces contradictions. Edgar en était tout troublé.

    Et de troublé il en est devenu fébrile.

    Parcouru d'émotions diverses il est en rapidement venu à la conclusion qui s'imposait pour clarifier ses troubles : il lui fallait un remède percutant, lourd, puissant en main et fort en gueule.
    Deux jours après, il acquérait un pistolet suisse (aussi efficace que le couteau du même nom mais sans le tire-bouchon intégré). Et puis, parce que c'est un rêveur dans la veine noir du romantisme vengeur, il a gravé une balle aux initiales de son père : A.D. Remarquant au passage que, bordel, c'est pas si facile que ça de faire tenir deux lettres sur une douille de 9 mm.

    Pendant ce temps, l'inspiration se déversait à gros bouillons rugissants par les failles de ses raisonnements anarchiques. Il voulait tout voir, tout penser, tout imaginer, tout brasser. Ses palpitations erratiques lui en faisaient manquer beaucoup. Il craignait de perdre du temps et plus il s'agitait, plus il en gaspillait.
    Sa frénésie volubile a fini par se calmer lorsqu'il a couché tout ça sur le papier. L'astreinte lente et pénible de la conversion d'une pensée en caractères force l'esprit à ralentir ses papillonnements.

    La nuit, Edgar Allan Doe couvrait des pages et des pages de manuscrits pratiquement illisibles. Le jour, cerné au noir et souriant comme un fossoyeur, il exposait ses œuvres à ses camarades, dignes trophées de torcheur de cul sans queue ni tête.

    A force d'encaisser des sourcillements et des "mouvements de lèvre" (ces fameuses mimiques qui traduisent une perplexité que l'interlocuteur n'ose pas avouer), il a compris qu'en écriture, la forme est aussi importante sinon parfois plus que le sens. Il a commencé, difficilement, puis comme chaque chose, avec de plus en plus de naturel. Il a pris du plaisir à manier la langue, jouer avec les syllabes et les sonorités. Il s'est mis à écrire en rythmique, à phraser pour la beauté et de ce fait, d'intello incompris il est devenu artiste incompris.

    Il en fallait plus pour entamer ses espoirs.
    Il en fallait plus aussi pour garnir sa gamelle.

    Avec l'aide de ses relations, il s'est trouvé un boulot et quelques pistons pour se faire publier. Travaillant comme écrivain pour une revue fantaisiste, il a connu un succès parfaitement anonyme en vendant son unique livre : un recueil de poésie intitulé "Le Cri de l'Asphalte" qui s'efforce de transmettre l'angoisse d'être petit à petit digéré par un système urbain. Une seule édition à 6000 exemplaires, pas sûr qu'un seul libraire sache de quoi il s'agit.

    Accroché à Lucie comme une bernacle à son rocher, il s'était lui-même mis dans une position que sa mère, pragmatique, aurait qualifiée de vulnérable. "Reste près de tes ennemis pour les frapper à mort". La réciproque est vraie. Et c'est valable aussi pour les amis ou les amants. Ceux qui sont proches sont ceux qui frappent le plus fort, le plus dur, le plus cruellement, provoquant des dommages irréparables dont ils ne soupçonnent parfois même pas l'étendue.

    Mais…

    … ça n'est jamais arrivé. Lucie et Edgar ne se sont pas séparés. Pas de tromperie, pas de déchirures.
    C'est ensemble qu'ils ont découvert l'existence de Heaven, la ville maudite mal dissimulée par un gouvernement précautionneux. Une énigme métaphysique ET une injure jetée à la face des libres penseurs.

    Ils étaient tout un groupe le soir où ils ont projeté d'entrer là dedans. Moitié par défi, moitié par désir. Seuls deux conjurés sont allés au bout. Et ils y sont toujours, qu'ils le veuillent ou non.

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  • Commentaires

    1
    Lundi 28 Novembre 2011 à 12:06
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